OVNIs. Critique, par Gildas Bourdais, de l’oeuvre de Pierre Lagrange

Lagrange

 Le sociologue Pierre Lagrange a été bien connu du petit monde de l’ufologie. Il a bénéficié de fréquentes entrées dans la grande presse, à la télévision et à la radio. Et il est l’auteur de divers livres, dont certains concernent directement le sujet des OVNIs. C’est, entre autres, un adversaire de la version extraterrestre du crash de Roswell, et je ne partage absolument pas ses vues sur ce sujet comme sur d’autres.

Il s’avère que Gildas Bourdais (l’un des meilleurs ufologues français) a fait une critique tout à fait pertinente des écrits et des thèses de Pierre Lagrange. Comme je suis parfaitement d’accord avec cette critique, je propose de prendre ici connaissance de cette dernière, l’auteur ayant consacré trois articles à la critique de l’oeuvre « ufologique » du sociologue :

Le premier texte est consacré à une étude critique des interventions de Pierre Lagrange pendant les années 1990 à 2005.

Le deuxième texte est consacré à la critique d’un livre de Pierre Lagrange paru en 2007 aux éditions Presses du Châtelet : « OVNIS : Ce qu’ILS ne veulent pas que vous sachiez ».

Le troisième texte concerne un article de Pierre Lagrange dans la revue « Le Monde diplomatique ».

La reproduction de ces articles étant autorisée sous réserve d’indiquer la source (ce qui est la moindre des choses), je reproduis ces textes sur mon site (ainsi que quelques autres textes du même auteur).

Ces textes mettent en lumière la nullité extrême des propos tenus par les journalistes de la grande presse (« Le Nouvel Observateur », « L’Evénement du Jeudi », « Libération », « Science et Vie », etc.), lorsque ces derniers traitent le thème des OVNIs. Cela en apprend beaucoup sur l’incompétence de ces individus qui, lorsqu’ils traitent de sujets pour lesquels ils sont réfractaires et de surcroît totalement incompétents, se comportent comme de véritables spécialistes de la désinformation.

Alain Moreau

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Voici le premier texte (daté de 2005) de Gildas Bourdais disponible à l’adresse suivante :

Le blog ufologique de Gildas Bourdais (http://bourdais.blogspot.com).

 

I. L’influence de Pierre Lagrange dans les médias :

On sait que le service français d’étude des ovnis vient d’être réactivé au CNES, en septembre dernier. Prenant le nom de GEIPAN, il est placé sous la présidence prestigieuse de M. Yves Sillard, l’ancien Directeur général du CNES qui avait justement créé le GEPAN en 1977. Cette relance n’est sans doute pas due au hasard, alors que l’ufologie, en France et dans d’autres pays, après avoir connu un recul au cours des années 90, semble reprendre une certaine vigueur. On a vu paraître en France ces dernières années une série de livres et de documents allant dans ce sens, à commencer par le rapport du Cometa paru en juillet 1999.

Récemment, les premières “rencontres européennes” de Châlons-en-Champagne, qui ont connu un succès incontestable avec plusieurs milliers de visiteurs en trois jours, ont été l’occasion de vérifier ce regain d’intérêt, qui se manifeste aussi sur Internet. Par contre le scepticisme continue à prévaloir en France, semble-t-il, dans le monde intellectuel et médiatique. En l’occurrence ces deux événements ont eu, en France, un impact contrasté et contradictoire. S’ils ont été bien accueillis par certains, notamment dans la presse régionale et à la radio RFI, certains journaux importants continuent à ne voir qu’un “déclin” de l’ufologie, et ont même passé presque complètement sous silence la création du GEIPAN. C’est le cas des articles parus dans “Libération” du 15 octobre, “Le Monde” du 19 octobre, et “Le Nouvel Observateur” du 27 octobre. Pourquoi des réactions aussi négatives dans ces “grands” médias français ? Il y a là matière à réflexion. Parmi les intervenants qui ont pu donner le ton figure en bonne place le sociologue Pierre Lagrange, que l’on a beaucoup lu, vu et entendu ces dix dernières années, avec un discours réducteur. Il me semble donc opportun de faire le point sur son influence dans les médias français, au fil de ses articles et des références faites par les journalistes à ses écrits.

– Juin 1995 – Numéro Hors série de “Sciences et Avenir” sur les “parasciences”. Article de Pierre Lagrange : “L’invention des ovnis”.

La revue annonce en couverture le programme de ce numéro spécial : “Parasciences. Le vrai, le faux et l’idiot”. En sous-titre : “Astrologie, télépathie, voyance, radiesthésie, extraterrestres”. En fond de couverture, une belle voyante avec sa boule de cristal. Pierre Lagrange en est le conseiller scientifique. L’article de Lagrange, “L’invention des ovnis”, mérite un examen attentif car il illustre bien, me semble-t-il, sa démarche particulière sur cette question. Le titre, le chapeau et le début de l’article ont un ton très négatif, mais l’auteur nous livre ensuite une dissertation plus subtile. Un mot, d’abord, sur le titre. Cette expression est fréquente chez Lagrange. S’agit-il simplement de l’invention de l’expression “soucoupe volante”, en 1947, après le témoignage historique de Kenneth Arnold ? En fait la plupart des lecteurs comprennent, évidemment, que les histoires d’ovnis sont des fables, comme l’explique clairement l’astronome Pierre Guérin dans son livre ‘‘OVNI. Les mécanismes d’une désinformation’’ (Albin Michel, 2000) :

« Le choix du mot ‘invention’ n’est pas innocent, et nous avons là un exemple parfait de la façon dont Lagrange suggère plutôt qu’il n’affirme. La façon dont le mot est employé n’est pas faite pour laisser croire qu’il s’applique à l’expression ‘soucoupe volante’ (qui fut effectivement inventée à cette époque), mais pour suggérer que c’est la soucoupe elle-même qui a été ‘inventée’, ce qui est une façon de la réduire à une vue de l’esprit en la privant de son statut d’objet volant réel. »

Notons que Lagrange n’est pas le seul à user de cette expression. C’est aussi par exemple le cas de Michel Meurger et Serge Lehman, dans un article de « Ciel et Espace » d’avril 1996, totalement sceptique, intitulé : “Qui a inventé les soucoupes volantes ?”.

Le sous-titre de l’article de Lagrange renforce cette impression négative :

“Depuis le premier témoignage de Kenneth Arnold, en 1947, les apparitions de soucoupes volantes n’ont pas cessé de se multiplier. Aux Etats-Unis on évalue aujourd’hui à plus de 3,5 millions le nombre d’Américains qui affirment avoir été kidnappés par des ‘visiteurs’. Délire collectif ou ‘phénomène aérospatial non identifié’ ? “

Ce sous-titre fait un amalgame entre observations d’ovnis et témoignages d’enlèvements, suggérant ainsi qu’ils relèveraient d’un même “délire collectif”. De plus, il fait allusion de manière inexacte au fameux sondage Roper réalisé en 1991. Les auteurs du rapport n’ont pas “affirmé” qu’il y avait 3,5 millions d’enlevés. Il ont seulement établi que, parmi les 5947 personnes sondées, 119, soit 2% de l’échantillon, avaient répondu oui à quatre ou cinq questions sur six, telles que le souvenir d’un “temps manquant” ou la présence d’une cicatrice d’origine inconnue, pouvant indiquer qu’elles ont été victimes d’un enlèvement. Le même pourcentage, appliqué à la population adulte de 185 millions d’habitants, représentait 3,7 millions de personnes. Mais il n’y a jamais eu un tel nombre d’Américains “affirmant” qu’ils avaient été enlevés ! C’était donc, de la part de Lagrange, une interprétation trompeuse, suggérant qu’il y avait une sorte de “délire collectif” dans ce pays. Il faut peut-être regretter, d’ailleurs, que certains auteurs favorables à la réalité des enlèvements l’aient également cité de cette manière abusive.

Les premières lignes de l’article de “Science et Avenir” continuent à donner une impression négative :

« Nous aimerions bien croire aux ovnis, reconnaissent les scientifiques, mais comment se contenter d’une collection de témoignages disparates pour établir l’existence d’un phénomène ? Et puis, de quoi parlons-nous ? D’objets, de phénomènes, d’hallucinations, de vaisseaux martiens ? »

Cependant, Lagrange devient ensuite plus subtil, suggérant qu’il y a des ufologues qui travaillent sérieusement (ils font même des statistiques !), et que les scientifiques devraient bien se pencher sur leurs travaux, en mettant de côté leurs préjugés. L’article se termine sur cette bonne recommandation : “Si le physicien et le sociologue veulent s’intéresser aux ovnis, il faut qu’ils apprennent à ne pas trop réduire ces objets à leur propre cadre de pensée.”

Ainsi, en dépit du titre et sous-titre négatifs, certains plaident qu’il y avait là un effort d’ouverture sur le sujet. Pourtant, comme on est loin de certains articles antérieurs ! Je pense à ce dossier sur les ovnis, publié dans “Sciences et Avenir” de septembre 1972, intitulé : “Des astronomes ouvrent le dossier des objets volants non identifiés”. Y figurait un article dense, de 18 pages, de Pierre Guérin, maître de Recherches au CNRS, qui présentait notamment des statistiques de Claude Poher, ingénieur au CNES (prélude à la création du GEPAN cinq ans plus tard).

Revenons en 1995. Il y a aussi, dans l’article du même “Sciences et Avenir”, signé Lagrange, un encart sur Roswell qui annonce déjà le bombardement intense auquel on va assister au cours des mois suivants. Titre de l’encart : “La guerre des mondes se refroidit”. Lagrange s’y aligne intégralement sur la thèse de l’US Air Force de 1994 :

« Dans son rapport qui ne contenait pas moins de huit cents pages d’annexes, l’armée de l’air a reconnu que l’ovni n’était pas un ballon météorologique ordinaire, mais un ballon stratosphérique développé dans le cadre du Projet Mogul. »

Notons la présentation trompeuse du rapport de l’Air Force. Celui du 8 septembre 1994, publié au nez et à la barbe du GAO (l’organisme du Congrès alors en pleine enquête sur Roswell), ne faisait que 22 pages. Les “800 pages d’annexes” ne sont alors visibles qu’à la bibliothèque du Pentagone et seront publiées en octobre 1995 dans le fameux “Roswell Report” (qui atteindra le millier de pages). En fait, Pierre Lagrange avait déjà fait une démolition en règle de Roswell, au début de l’année, dans la revue ufologique “Ovni Présence” (février 1995). Son article, “Pulp History. La soucoupe volante qui venait de la planète Mogul”, s’alignait déjà sur la thèse du ballon “Mogul” de l’armée de l’Air américaine.

 

– Eté 1995 : la crise de Roswell

roswell-crashEn juin 1995, un petit producteur de musique britannique, Ray Santilli, commence à commercialiser le film très controversé de l’autopsie d’un être étrange qui est, selon lui, un extraterrestre trouvé à Roswell en 1947, acheté à un vieux caméraman américain. Ce film va faire le tour du monde, en France dans deux émissions de Jacques Pradel sur TF1 (en juin et en octobre), et va faire un beau scandale. Joël Mesnard, directeur de la revue “Lumières dans la Nuit”, et moi, avions emmené l’assistant de Jacques Pradel, Nicolas Maillard, à Londres, à une première projection, le 5 mai. Nous en étions revenus très perplexes (nous le sommes toujours), et Nicolas était même sceptique, mais son patron s’était ensuite emballé et avait acheté les droits pour la France. Il ne se doutait pas de ce qui l’attendait dans la presse ! Au cours de l’été tout va être alors mélangé – l’autopsie, l’affaire de Roswell proprement dite, le rapport du Congrès américain (paru discrètement fin juillet) – dans une totale confusion. Force est de constater que le ton et les premiers coups de canon ont été donnés en France par Pierre Lagrange, dès le début du mois d’août.

Dans “Science et Vie” d’août 1995, paraît un premier article, de 9 pages, signé Lagrange. Titre : “La Grande arnaque”. Sous-titre :

“Un manipulateur mercantile, Ray Santilli, a décidé d’exploiter la crédulité du public. Il relance une vieille affaire d’ovnis, le crash de Roswell, en vendant un film à sensation. Les médias apportent leur caution. Et, pourtant, aucun élément de cette affaire n’a résisté à notre enquête.”

C’est un amalgame incroyable entre le film et le dossier de Roswell, avec des arguments qui seront repris l’année suivante dans son livre “La rumeur de Roswell”. Or, le seul lien avec l’affaire du crash d’un ovni à Roswell en 1947 est que Ray Santilli l’a dit, citant le mystérieux caméraman que personne n’arrivera à rencontrer.

Cet article est déjà un beau matraquage du vrai dossier de Roswell. En voici juste un exemple, au sujet des débris de ballons montrés à la presse le 8 juillet au soir, par le général Ramey, flanqué de son adjoint, le colonel DuBose. Ce dernier, une fois devenu général à la retraite, va devenir l’un des témoins importants, avec une déposition écrite signée devant un notaire (un “affidavit”), déjà reproduite dans plusieurs livres à ce moment, même dans celui du sceptique Karl Pflock, tenant du ballon Mogul. DuBose y dit clairement que les débris de ballon étaient un “cover-up” pour cacher les vrais débris :

‘Le matériel montré dans le bureau du général Ramey était un ballon météo. L’explication par le ballon météo était une couverture pour détourner l’attention de la presse.” (“The material shown in the photographs taken in Major General Ramey‘s office was a weather balloon. The weather balloon explanation for the material was a cover story to divert the attention of the press.”)

Or, Lagrange ose écrire dans son article de “Science et Vie” :

“Un autre témoin, le général DuBose, également présent à la séance de photos, a lui aussi affirmé que les débris photographiés étaient ceux de la soucoupe.”

Et il ajoute que des ufologues lui ont fait changer d’avis, ce qui “illustre la fragilité d’un témoignage qui s’appuie sur des souvenirs vieux de quarante ans” ! J’ai lu quasiment tout ce qui a été publié sur Roswell, j’ai correspondu avec les enquêteurs, pour ou contre Roswell, et j’affirme qu’il n’existe aucun autre texte où le général DuBose aurait dit le contraire de son affidavit. En fait il a dit que le matériel n’avait pas été changé dans le bureau de Ramey, mais que les vrais débris n’y avaient jamais été étalés devant la presse, et que lui-même ne les avait jamais vus ! Je vais revenir sur ce genre d’argument à propos du livre de Lagrange, mais je renvoie, pour l’histoire détaillée, le lecteur à mon livre : “Roswell. Enquêtes, secret et désinformation” (JMG, 2004).

C’est dans cet article qu’apparaît l’argument du “sang vert”, cité comme preuve du canular en légende d’une photo du film. Mais le film était en noir et blanc, et Jacques Pradel en avait déjà présenté quelques images à TF1 fin juin ! Lagrange a plaidé que c’était une bourde de l’équipe de “Science et Vie”, ce qui est possible, mais ce détail reste intéressant dans la perspective qui nous occupe, celle de l’impact médiatique. Le détail du sang vert a été en effet reproduit un peu partout, en premier lieu dans un nouvel article cosigné par Lagrange, dans “Libération” du 8 août. (Il a dit également que ce n’était pas sa faute, mais le détail était cette fois dans le corps de l’article : admettons-le, mais cela signifie qu’il n’avait pas relu le texte final sur cette affaire si complexe et controversée.) Nicolas Maillard, l’assistant de Jacques Pradel et ami de Lagrange, l’avait surnommé “le traceur des copieurs”. (On le retrouve, par exemple, dans Télérama’, TéléK7′, Le Parisien’…).

L’article de “Libération” du 8 août 1995, “L’armée US dégonfle ses ovnis” :

J’ai déjà cité souvent cet article car il contient une énorme contre-vérité, dès le sous-titre :

“Une commission du Congrès met un coup d’arrêt à une vieille rumeur”. Que signifie cette phrase sibylline ? L’article est confus, mais l’encart résumant l’affaire est clair :

“Août 1995. Les conclusions de l’enquête du GAO reprennent la version de 1994 de l’US Air Force.” C’est à dire : le train de ballons Mogul. Or, ceci est totalement faux ! Le rapport du GAO, qui a été rendu public discrètement le 24 juillet (occulté d’ailleurs par le “scandale” du film), donne sobrement son opinion : “L’enquête sur ce qui s’est écrasé à Roswell continue.” Cela ne faisait que confirmer ce que des journalistes avaient déjà indiqué quelques semaines plus tôt, notamment dans le “Washington Post”, à savoir que le GAO ne croyait pas à l’histoire des ballons et sentait qu’il enquêtait sur une affaire très “chaude”.

La presse de l’été 1995 emboîte le pas à Lagrange et est massivement hostile, non seulement au film, mais aussi, forcément, à l’histoire de Roswell. Par exemple “Télérama” du 9 août écrit, dans un article intitulé : “L’E.T. sera show”, faisant référence trois fois à Lagrange (et copiant le sang vert !) : “Cela fait série Z à bon marché, très morbide, avec un côté cannibale”, remarque le sociologue Pierre Lagrange, auteur de l’article de “Science et Vie”.

Sur Roswell, poursuit l’article, Lagrange se plaint qu’on escamote le contexte de l’époque : “la guerre froide, la méfiance de l’armée, qui a fait des mystères de riens”. Quel est le sens de cette phrase curieuse ? Les aviateurs de Roswell ont-ils cru trouver une soucoupe volante à cause de l’ambiance de la guerre froide ? En fait elle n’était pas encore vraiment commencée, cette guerre froide, mais qu’importe ! Et Lagrange s’inquiète de la psychose qui règne aux Etats-Unis en 1995, même au fameux “Larry King Show”. Mais la journaliste Anne Simonot nous rassure pour finir : “La France n’en est pas là. Ovnis et extraterrestres y sont toujours croqués à la sauce grand-guignolesque, agrémentée le cas échéant d’un sens mercantile très terre à terre.” Oui, la France en est là, avec quelques exceptions.

Le 29 août, Michel Polac fait une émission sensationnelle sur Arte avec un faux film d’autopsie en Russie, aussitôt dénoncé. Lagrange est sur le plateau, à côté, notamment, du “zététicien” Henri Broch, et tout le monde casse du sucre sur l’autopsie, sur Roswell, et sur la crédulité populaire. L’historien Paul Veyne appelle le film de l’autopsie une “grotesquerie”. Le lendemain, “Le Parisien” commente : « Hier soir, Michel Polac a poussé un ‘coup de gueule’ inattendu sur Arte. La polémique prend subitement de l’ampleur. » L’article cite aussi le sang vert, et la sentence tombe : “L’irrationnel a de beaux jours devant lui. Le commerce aussi.”

Le “Journal du Dimanche” du 17 septembre titre en pleine page : “Le nouveau complot des extraterrestres”, avec comme sous-titre :

“Ils sont de retour (en tous cas à la télé). Ils permettent de faire de très bonnes affaires, merci. Enquête sur un phénomène de société qui va de l’amusant à l’inquiétant. Comment se fabrique une soucoupe volante. Des chercheurs aux illuminés, l’histoire des ovnis.”

Lagrange y est cité à plusieurs reprises. Par exemple dans un paragraphe intitulé “Le marché de la soucoupe d’occasion” :

“Les mécanismes observés dans le cheminement des principales affaires d’extraterrestres sont rigoureusement identiques à ceux des grandes rumeurs étudiées par les sociologues.”

Et sur le dossier des enlèvements extraterrestres, devenus selon lui un “véritable sport national aux Etats-Unis”, ou : “des centaines de milliers d’Américains sont persuadés d’avoir été kidnappés par des E.T.” Lagrange fait aussi le rapprochement avec l’extrême droite, un thème qu’il va reprendre dans son livre “La rumeur de Roswell”. Certes, il n’est pas tout seul dans ce travail de sape, on y cite aussi dans l’article des sceptiques comme Michel Meurger, Perry Petrakis et Yves Bosson, mais il se détache assez nettement comme un “leader d’opinion”.

 

– Octobre : l’émission de Jacques Pradel à TF1

L’émission de Jacques Pradel, du 23 octobre 1995, présentant le film de l’autopsie, qui a été en fait bien menée de bout en bout, a cependant aggravé les choses dans les médias, au point que l’on peut même parler de lynchage médiatique de Pradel dans certains journaux. Des ufologues se joignent à la réprobation générale et enfoncent le clou, par exemple dans “TéléK7” (qui cite aussi le sang vert). Dans “Le Figaro” du 23 octobre une pleine page est intitulée “La fumisterie qui venait de l’espace”. Je suis cité à la suite d’une réunion de presse où avait été présenté mon premier livre sur Roswell, “Sont-ils déjà là ?”. Le journaliste Olivier Delcroix, qui y avait assisté, me cite correctement, soutenant l’affaire de Roswell mais prenant mes distances avec le film de Santilli. J’ai dit en effet : “Pour moi cela sent très fort la manipulation des services secrets.” (Je n’ai pas changé d’avis depuis, bien au contraire.) Mais Delcroix cite aussitôt Lagrange qui me réfute brutalement : “La thèse de la manipulation par les services secrets, c’est un truc classique des ufologues. Chaque fois qu’une révélation faite par cette petite communauté s’avère fausse, ils se réfugient derrière cette thèse paranoïaque.”

Ainsi, pour Lagrange, oser évoquer une possible manipulation c’est être paranoïaque ! Je renvoie le lecteur à mes deux derniers livres pour une discussion sérieuse de cette question. Je rappelle juste, en passant, que William Moore – l’auteur du premier livre sur Roswell en 1980 – avait avoué publiquement, en 1989, avoir été enrôlé peu après la parution de son livre par les services de renseignement de l’Air Force (l’AFOSI) pour espionner les ufologues et faire passer de la désinformation “amplifiante” (la base alien de Dulce) par le canal de l’ingénieur trop crédule Paul Bennewitz, qu’ils avaient rendu fou. Comme je l’ai expliqué dans mon livre : “Roswell. Enquêtes, secret et désinformation”, il y a de bonnes raisons de supposer que le film de l’autopsie était une opération du même genre.

Dans un nouvel article de “Science et Vie”, de novembre 1995, “Roswell. Autopsie d’une imposture”, Lagrange prétend régler leur compte ensemble, en six pages virulentes, à l’autopsie et au crash de Roswell, pratiquant toujours le même amalgame entre les deux affaires (mais les descriptions faites par les témoins de Roswell ne collent pas du tout avec ce cadavre assez corpulent !). Il serait excessivement long et fastidieux de reprendre les détails de ce mauvais article : pour un exposé détaillé sur Roswell, je renvoie de nouveau le lecteur à mon livre.

Les articles qui précèdent sont de l’artillerie lourde pour grand public, mais Pierre Lagrange sait aussi écrire pour un lectorat plus exigeant, avec des arguments plus subtils. C’est le cas d’un article publié en octobre dans la revue “La Recherche”, intitulé sobrement : “Extraterrestres, scientifiques et médias”. Le thème de l’article, analysant l’émission de Jacques Pradel, est que celui-ci utilise une démarche pseudo scientifique, marginale : Pradel réussit un montage assez délicat qui présente un redéploiement, dans un cadre médiatique, du théâtre de la preuve. Un théâtre qui met en place de nouveaux régimes d’existence des faits, en marge de la preuve scientifique, en multipliant les formes d’expertise.” Et plus loin : “Quel espace, quel réseau déploie Jacques Pradel ? Certainement pas celui du laboratoire et de la preuve scientifique. Il réinvente un je-ne-sais-quoi qu’il appelle à l’occasion démonstration scientifique, en employant les mots de scepticisme, de preuve.”

En fait, sous ce ton assez convenable et policé, il y a, encore une fois, une vraie démolition de l’émission de Pradel, qui ne méritait pas cela. En menant son enquête au cours de l’été avec son assistant Nicolas Maillard, il était devenu très prudent, et son émission d’octobre était bien équilibrée, avec des experts qualifiés. Mais c’était trop tard : la meute médiatique était déjà lâchée.

 

– Janvier 1996 : les “rencontres rapprochées” vues par Lagrange

Un dossier sur les “rencontres avec des extraterrestres” (les “rencontres rapprochées”, ou “RR3”) est publié en janvier 1996 dans “Science et Vie Junior”. Il est confié à Pierre Lagrange, qui y présente “un florilège des plus belles histoires”. Le moins que l’on puisse dire c’est que la crédibilité de l’ufologie n’en est pas sortie renforcée. On y voit défiler “les gobelins de Kelly” (l’affaire de Kelly-Hopkinsville), qualifiés gentiment de ‘‘version soucoupique de La nuit des morts vivants’’ ; “les barbus au miroir” (l’affaire de Cussac) ; “Le Vénusien pacifiste” (l’affaire Adamski, bien sûr) ; “Les astronautes de Socorro.

Faisons un arrêt sur ce cas, un remarquable atterrissage d’engin inconnu décollant sous les yeux du policier Zamora, près de Socorro au Nouveau-Mexique le 24 avril 1964, et laissant des traces au sol. Lagrange écrit : ‘‘Les enquêteurs de l’Air Force, habituellement réservés sur ce genre de récit, repartiront convaincus que Zamora a bien vu ce qu’il décrit : à tous les coups un prototype du LEM (module d’exploration lunaire). Mais la NASA n’a jamais avoué.’’ Or, ceci est faux ! Socorro est au contraire l’un des rares cas pour lesquels la commission “Livre Bleu” de l’Air Force a admis n’avoir pas trouvé d’explication. Celle-ci, dans son rapport du 8 juin 1964, a écrit que son investigation continuait et que le cas restait ouvert. Le Major Quintanilla, chef de la commission, a lui-même écrit ensuite, dans la revue de la CIA “Studies in Intelligence” : “C’est le cas le mieux documenté que nous ayons, et nous n’avons toujours pas été capables, en dépit d’une enquête poussée, de découvrir quel était le véhicule ou autre stimulus qui avait effrayé Zamora jusqu’à la panique.” (cf. “UFO Encyclopedia” de Jerome Clark, vol. 3, p. 462). Mais il y a une objection encore plus simple : le prototype du futur LEM, le “LLRV” (“Lunar Landing Research Vehicle”), fit son premier vol le 30 octobre 1964, six mois après Socorro, et pas à White Sands mais à Edwards (Dryden), en Californie ! De plus, son aspect encore fruste, avec armatures métalliques apparentes et le pilote juché sur son siège éjectable, ne pouvait pas prêter à confusion. Nul doute que l’Air Force se soit informée facilement auprès de la NASA sur ce projet qui n’était pas particulièrement secret. Voir l’historique sur le site de la NASA :

www.nasa.gov/centers/dryden/pdf/89228main_TF-2004-08-DFRC.pdf

Toujours dans “Science et Vie Junior”, Lagrange continue ce petit jeu avec “Les kidnappeurs” de Betty et Barney Hill, qui conclut sur une explication originale pour la carte des étoiles, dessinée sous hypnose par Betty Hill : “… le Français Michel Carrouges nota, de son côté, que les tracés de la carte correspondent aux grands axes autoroutiers du nord-est des Etats-Unis. En ce cas, les visiteurs viendraient peut-être… de New York.”

Terminons cette revue des “RR3” selon Lagrange. “Pâtisserie d’outre-espace” raconte le cas de Joe Simonton, auquel deux êtres dans une petite soucoupe avaient offert des galettes qui s’avèreront à l’analyse très ordinaires : “En plus d’être somnambule, Joe serait-il en plus un piètre pâtissier ?”. En fait, ce cas, comme beaucoup d’autres, pose la question de mises en scène trompeuses, mais l’idée était trop compliquée, sans doute, pour une telle revue. C’était plus facile de s’en amuser. Dans “Amour exotique”, l’affaire du Brésilien Villas Boas, Lagrange conclut encore sur une note humoristique, pas très drôle en fait : “Autre question : qu’est-il vraiment arrivé à Antonio Villas Boas ? Le médecin qui l’a examiné a conclu qu’il avait été irradié. Ah ! Quand on nous dit qu’il faut se méfier des femmes… “. Enfin, dans l’affaire de Valensole (atterrissage en France dans un champ de lavande, avec témoin et traces au sol), Lagrange s’interroge : “Les soucoupes sont-elles désormais parfumées à la lavande ?”.

 

– Le livre “La rumeur de Roswell”, et la rumeur des ovnis :

L’année 1996, qui avait mal commencé, s’est aussi mal terminée, avec la parution du livre de Lagrange : “La rumeur de Roswell”. Là, il ne plaisante plus. Le dossier du crash de Roswell y est laminé et incroyablement caricaturé, comme je l’ai expliqué dans un article précédent, “Roswell et la rumeur de Roswell”, dans lequel j’ai récapitulé les témoins absents ou maltraités. Article paru dans la revue LDLN N°356 de mai 2000, et à voir sur le site de Ufocom à :

http://www.ufocom.org/UfocomS/gildas991011.htm

Cette étude ayant pour but d’évaluer l’impact médiatique des écrits de Lagrange, on peut tout de suite se faire une idée sur celui qu’a pu avoir “La rumeur de Roswell”, en lisant la quatrième page de couverture, qui montre comment l’éditeur a compris le livre. Et l’on comprend que le livre dépasse largement le cadre de l’affaire de Roswell :

“Grâce à sa connaissance intime du milieu des ‘ufologues’, sur lequel il enquête depuis plusieurs années, l’auteur brosse une étonnante galerie de personnages hauts en couleurs, qui ne cessent de changer de camp, révèle une foule d’anecdotes inconnues du grand public, et montre comment l’invention des soucoupes volantes, puis celle des ‘crashs d’OVNI’, sont devenues des légendes modernes qui ne sont pas près de disparaître de l’imaginaire de nos contemporains.”

Ainsi, au delà de la controverse de Roswell, c’est tout le dossier ovni qui est mis en doute dans l’esprit du lecteur. En témoigne le titre du premier chapitre : “Eté 1947, l’invention des soucoupes volantes”. Décidément, cette “invention des soucoupes” revient sans cesse sous sa plume. Dans le deuxième chapitre, “Depuis quand les soucoupes viennent-elles de Mars ?”, Lagrange joue avec le thème de l’influence de la science-fiction dans cette “invention”, mais il se contente de le suggérer, non sans habileté, plutôt que de l’affirmer, ne pouvant nier qu’il y a eu des observations crédibles, et sachant donc bien à quel point l’argument des ovnis nés de la S.F. est artificiel. Il préfère citer son ami Bertrand Méheust, l’un des spécialistes du thème avec Michel Meurger (p. 34) : « Comme le note l’ethnologue Bertrand Méheust, les ‘crashs’ d’ovnis évoquent irrésistiblement ces histoires de science-fiction d’avant-guerre… », ce qui lui permet tout de même de planter l’idée dans l’esprit du lecteur : “Les premières soucoupes supposées venir de Mars résultent donc de la combinaison des observations et du discours de la science-fiction ou de certains groupes occultes.”

Un autre thème qui mérite d’être souligné car il va être beaucoup repris dans les médias, est celui d’une collusion des “chasseurs d’ovnis” avec l’extrême droite, auquel Lagrange a consacré un chapitre, “Les extraterrestres votent-ils à droite ?”. Le 15 décembre, “Libération”, dans l’article : “Le FN aux frontières de X-Files”, fait référence au livre de Lagrange : “Plus récemment, le sociologue Pierre Lagrange a décelé des liaisons dangereuses entre milieux d’extrême droite, notamment américains, et passionnés d’extraterrestres.” Même son de cloche à “Télérama” du 14 au 20 décembre, avec ce titre en couverture : X-Files. A qui profite le complot ?”. Le dossier de six pages se réfère au livre de Lagrange pour faire cet amalgame assez infamant : “De solides liens unissent l’extrême droite américaine, les milices de ‘patriotes’ qui font du gouvernement leur cible privilégiée, et les chasseurs d’ovnis.” En note, l’article renvoie à “La rumeur de Roswell” : Pierre Lagrange démonte la supercherie de l’autopsie de la créature de Roswell et raconte à quelles nécessités correspond l’invention des soucoupes volantes.” Décidément, “l’invention des soucoupes” continue à faire une belle carrière médiatique.

L’hebdomadaire “Le Point” du 18 janvier 1997 fait lui aussi une critique élogieuse du livre : « Discuter de la vraisemblance de l’affaire n’intéresse pas le sociologue. En revanche, il a mené une enquête fouillée auprès de tous les acteurs de cette ‘légende urbaine’. On y découvre que la gestion de Roswell par l’armée et le FBI, soucieux de dissimuler des expériences stratégiques en période de guerre froide, n’a fait qu’encourager les croyances. » Et de conclure : “… des conférences sur les ovnis où l’on dénonce sans rire des gouvernements suspects d’avoir vendu leur pays à des ‘envahisseurs’, aux séries télévisées style ‘X-Files’, c’est une certaine vision ‘conspirative’ du monde, voire xénophobe, qui se propage.”

Incidemment, on voit là l’incidence très lourde de la série “X Files”, dont on peut dire aujourd’hui qu’elle a fait beaucoup de tort à l’ufologie, en particulier sur les dossiers difficiles comme Roswell, le secret, les enlèvements. En revanche, de vraies fortunes se sont faites en exploitant ces “filons juteux”, mais ce ne sont pas les ufologues qui en ont profité, sauf en de rares occasions.

Soulignons aussi le thème, souvent ressassé, par exemple dans “Libération” du 12 avril 1997, commentant le livre de Lagrange, de l’influence de la Guerre froide dans l’apparition de la “légende urbaine” des soucoupes volantes. Le petit article en question, intitulé : “Faux Martiens et vrais cocos”, ose faire cette caricature :

« En ces débuts de Guerre froide, peur des martiens et mobilisation anticommuniste peuvent faire bon ménage et participer ensemble au climat d’alerte maximale dans lequel le président Truman engage les Etats-Unis d’Amérique. Cependant, si les gens s’emparent de ce type de récit et les multiplient, c’est précisément parce que ‘les histoires de crash appartiennent à un genre, les légendes urbaines, et, à l’intérieur de ce genre, à la catégorie des secrets gouvernementaux’. »

Le thème de la guerre froide est bien présent, effectivement, dans le livre de Lagrange, comme cause d’hystérie “soucoupique”, mais il est vrai qu’il le situe plus correctement au début des années 50, à propos de la commission scientifique Robertson, réunie au début de 1953 par l’Air Force et la CIA (p. 47) :

« Les membres de la commission s’inquiètent plutôt du ‘bruit’ provoqué par les nombreux rapports d’ovnis qui risqueraient de noyer un ‘signal’ intéressant la Défense (nous sommes en pleine guerre froide, faut-il le rappeler, et les Américains s’inquiètent des prouesses aériennes des Soviétiques). »

De fait, la Guerre froide n’a vraiment démarré qu’en juin 1948, avec le blocus de Berlin. En juin 1947, l’année des soucoupes, Truman offrait le plan Marshall à toute l’Europe, qui allait être rejeté en bloc par l’URSS dès juillet. On était encore loin de cette “hystérie collective” censée avoir engendré la vague des soucoupes en 1947. C’est pourtant l’idée que l’on a souvent retenue dans les médias, en se référant volontiers au livre de Lagrange. Il semble que certaines idées passent, sans avoir été clairement dites…

 

– 1997 : le cinquantenaire des ovnis

Le vendredi 13 juin 1997, la chaîne Canal Plus commémore à sa façon le cinquantième anniversaire des ovnis, avec une grande émission, “La nuit extraterrestre”. C’est aussi, bien sûr, le cinquantenaire de l’affaire de Roswell, bonne occasion pour la petite ville de Roswell d’y organiser une grande foire commerciale aux ovnis, dont vont se repaître les journalistes. Une chaîne a diffusé en France une émission en six épisodes tournée sur place. Les journalistes y sont allés, ne sachant rien sur Roswell (on voit passer, par hasard, devant la caméra, Kevin Randle, non identifié), et en sont repartis de même, persuadés que Roswell c’est une bouffonnerie.

La “grande” soirée de Canal Plus, le 13 juin, ne vaut guère mieux. Pierre Lagrange en est le conseiller technique, mais la vedette en est le présentateur Benoît Poelvoorde. Celui-ci se surpasse en pitreries, que l’on pourrait trouver drôles à condition d’oublier que l’enjeu des ovnis, c’est tout de même celui d’une grande mutation culturelle qui se prépare peut-être pour l’humanité. On le voit même insinuer que le général de Brouwer a tendance à voir des ovnis partout et est porté sur la bouteille ! Commentaire dans “Le Figaro” du 15 juin : “Il ne manquait plus qu’eux : les extraterrestres. En attendant de tenir une conférence sur le perron de l’Hôtel Matignon, ils ont passé la nuit sur Canal+. Ils ont été reçus par un animateur belge, presque aussi allumé qu’eux.” Pierre Lagrange, cependant, tire bien parti de l’événement, avec plusieurs articles, notamment “Télé 7 Jours”, faisant référence à “La rumeur de Roswell”, qui titre :Professeur Lagrange. 7 raisons de ne pas croire à Roswell “.

 

Parallèlement à son émission, Canal Plus publie une brochure joliment illustrée : “Sont-ils parmi nous ? La nuit extraterrestre”. Pierre Lagrange, coauteur, ne manque pas l’occasion de brocarder Roswell, sa cible favorite, avec des expressions comme “le grand complot”, les “partisans du complot”, et le “révisionnisme roswellien”. On y apprend que, pour la première projection du film de l’autopsie, le 5 mai à Londres, n’avaient été invités que “quelques privilégiés triés dans le milieu des ufologues”. Encore une erreur ! Il suffisait de le demander, comme je l’avais fait, par Fax et par téléphone. Cela dit, en feuilletant le petit livre, on remarque qu’il est parsemé d’expressions et d’images dépréciant les ovnis. La vague américaine de 1947, par exemple, est illustrée avec un dessin humoristique particulièrement ridicule du magazine “Life” (p. 9). Comme d’habitude, on y trouve un peu partout l’appellation péjorative de “soucoupiste”. Par exemple : “les premiers soucoupistes” (p. 20) et les “soucoupistes français” (p. 38). La vague française (et italienne) de 1954 est titrée un peu dérisoirement : “France, terre d’accueil”, et tout à l’avenant. Plus grave, on retrouve les arguments fallacieux de “Science et Vie Junior”, déjà cités. Pour l’affaire de Socorro, sous le titre : “Le gendarme et les extraterrestres”, on retrouve, en encart, l’idée que, pour les militaires américains, le policier Zamora avait vu en fait l’essai d’un module lunaire (LEM) de la NASA (p. 30), une explication fausse et ridicule, on l’a vu. Pour l’enlèvement supposé des époux Hill, Lagrange ressert la carte, non moins ridicule, des autoroutes américaines selon Michel Carrouges (p. 33). Pour l’affaire Masse, l’œil accroche un sous-titre : “La soucoupe volante était sans doute un hélicoptère” (mais il est dit en bas de page que l’hypothèse fut rejetée par la suite : c’est juste une petite contradiction). Sur la vague belge de 1989, on voit un sous-titre curieux : “Les débris d’un mystère. Trois jours auront suffi pour donner une explication à un phénomène étrange apparu dans le ciel d’Europe.” Mais juste à côté, dans le texte, il est dit que “quelque chose s’est passé ; mais quoi ?”. Comprenons bien que, dans ce genre de livre pour large public, ce qui compte le plus ce sont les titres, les sous-titres et les illustrations. C’est pourquoi on peut dire que ce petit livre cosigné Lagrange constitue un joli travail de sape des ovnis.

Dans “Télérama” du 4 juin 1997, Pierre Lagrange explique, dans un entretien intitulé “L’invention des soucoupes” (encore !) :

« Evidemment, on a toujours vu des choses. On parlait de ‘fusée fantôme’, de ‘foo fighter’, d’‘airship’, mais ces qualifications ne duraient pas plus d’une saison. En 1947, les gens ont l’impression de découvrir vraiment quelque chose de nouveau avec cette histoire de ‘flying saucers’ (…). C’est à cette époque qu’on invente l’expression ‘soucoupe volante’. ».

Cette fois, c’est donc bien l’expression ‘‘soucoupe volante’’ qui a été inventée. Cela dit, Lagrange y expédie Roswell en deux coups de patte : “En 1947, Roswell est une histoire parmi d’autres. Aujourd’hui on en fait tout un plat, mais l’affaire n’a duré qu’une demi-journée.” Et plus loin : “Certes, les militaires ont un petit peu menti parce que ce n’était pas un ballon-sonde classique. On ne s’y intéresse à nouveau qu’en 1980, avec la découverte d’un vrai-faux témoin.”

C’est confondant. D’abord, le communiqué de presse et le démenti ont fait les plus gros titres de la saison. C’était le titre principal en première page du “New York Times” du 9 juillet, et dès le lendemain s’est abattu un vrai rideau de fer sur les “soucoupes” qui dure encore aujourd’hui. Dans ce journal, les soucoupes sont renvoyées dès le lendemain en page 23 (voir mon livre Roswell, pp. 56 à 57). Non, ce n’était pas un petit incident : ce fut en fait le tournant de toute la vague de l’été 1947 et le coup d’envoi de la politique de debunking. Et le “vrai-faux” témoin était bien un vrai témoin, Jesse Marcel, suivi de beaucoup d’autres.

Lagrange conclut son entretien dans “Télérama” sur cette idée, qu’il continue à servir aujourd’hui : “Cela dit, à mon avis, si des ET passaient, on ne serait pas à même de les reconnaître. Quelque chose qui serait radicalement nouveau, serait-on seulement capable de le percevoir comme tel ?”

Cette formulation habile, qu’il va beaucoup répéter, permet à Lagrange et à ses amis de soutenir qu’il n’a jamais affirmé qu’il n’y avait pas d’ovnis et de visiteurs extraterrestres, simplement que nous ne sommes peut-être pas capables de les voir. Notons un mérite de cet argument : il excuse par avance, en somme, un demi-siècle d’aveuglement sur les ovnis. Or il y a, depuis déjà longtemps, un énorme dossier de témoignages solides sur les ovnis ! Je suggère que l’on pose la question, par exemple, au copilote du B-52 qui avait survolé en octobre 1968 un ovni de grandes dimensions, resté en point fixe pendant deux heures au-dessus de silos de missiles nucléaires de la base de Minot, qu’il avait désactivés. Cet incident n’était pas isolé. Il y en avait eu avant et il allait y en avoir d’autres ensuite. Trois mois plus tard était publié le “Rapport Condon“, expliquant que, non, il n’y avait rien qui menaçait la sécurité du pays…

Disons simplement que ce discours de Lagrange est loin du compte. Cette timide ouverture – il y a peut-être des ovnis, mais on ne peut pas les voir – fait peu de cas, non seulement de la montagne de témoignages accumulés depuis des décennies, mais surtout il occulte une question qui est au cœur de l’ufologie : celle de la politique du secret, pratiquée notoirement par les Etats-Unis. Tant que l’on éludera cette question on ne risquera pas de comprendre grand-chose au dossier ovni.

Toujours à l’occasion du cinquantenaire, “Science et Vie” publie un numéro spécial, “50 ans d’ovnis”, avec Pierre Lagrange pour conseiller de rédaction. La tonalité générale du numéro est assez sceptique, mais il y a une “bonne surprise”, pourrait-on dire, comme me l’a fait remarquer en riant l’astronome Pierre Guérin : Lagrange y fait un bon récit de l’affaire de Valensole. Cependant, il se garde bien de s’avancer dans sa conclusion : “… l’ufologie n’offre aucune hypothèse. Elle se contente de l’inexpliqué. De l’incroyable. Du mystère de Valensole.” En réalité, ce cas est bien l’un des “classiques” à l’appui de l’hypothèse de visiteurs extraterrestres, même si l’on peut se demander aujourd’hui s’il n’y avait pas là, une fois de plus, une sorte de mise en scène trompeuse.

L’année du cinquantenaire c’est aussi la publication du livre très controversé du colonel Corso, un dossier difficile que je ne vais pas essayer d’analyser ici (je renvoie à mon livre sur Roswell). Mais c’est aussi la publication du second gros livre de l’Air Force, “Roswell. Case Closed”, qui prétend clore le débat pour de bon. Dès l’annonce de la parution à venir, je l’avais commandé mais je ne l’avais pas encore quand j’ai été invité, un peu à la sauvette, à venir en parler sur le plateau de LCI, alors animé par David Pujadas. J’y avais retrouvé l’inévitable Pierre Lagrange, muni du livre et le présentant comme la vérité sur Roswell, sans la moindre réserve. Une surprise l’attendait, cependant : l’opinion négative de Jean-Jacques Velasco, invité en duplex depuis Toulouse. De fait, la presse américaine n’a pas caché son scepticisme, cette fois, sur ce livre qui expliquait que les souvenirs de témoins sur les cadavres étaient des confusions avec des mannequins en bois utilisés dans les années 50 pour des essais de parachutes !

Le 6 août 1997, à l’occasion de la sortie du film “Men in Black”, “Le Figaro” publiait deux articles assez calamiteux pour les ovnis. Le premier traitait le thème des “hommes en noir”. Intitulé « James McAndrew, le vrai ‘man in black’ », il expliquait que le capitaine de l’Air Force McAndrew (dont Lagrange disait être l’ami), avec ses lunettes noires comme celles des MIB, était l’auteur du rapport “Roswell. Case Closed”. Ce fut l’occasion pour le journaliste Olivier Delcroix de rappeler le livre de Lagrange :

« Pierre Lagrange, sociologue spécialisé dans l’étude des ovnis depuis une dizaine d’années et auteur d’un livre démontant point par point ‘l’affaire de Roswell’, rappelle comment est né ce mythe moderne (cette fois, celui des MIB) resté souterrain. »

Pour mémoire, le second article présentait une étude de l’historien de la CIA Gerald K. Haines, “Studies in Intelligence” venant justement de paraître, qui expliquait que les ovnis étaient le plus souvent des confusions avec les avions secrets de la CIA, et que celle-ci avait même entretenu délibérément cette confusion. L’article du “Figaro”, dépourvu de tout recul critique, s’intitulait : “La vérité sort des archives de la CIA. Les ovnis n’étaient que des espions volants.” Une thèse qui ne tient pas debout, comme l’a souligné l’ingénieur aéronautique Philip Klass, pourtant l’un des sceptiques les plus virulents contre les ovnis. Cela n’a pas empêché cette thèse de devenir partout une référence, citée en toute occasion. En bref, encore un coup dur pour l’ufologie.

En septembre 1997 paraît un nouveau dossier douloureux pour l’ufologie, onze pages dans “L’Evénement du Jeudi”. Titre en couverture : “Ils reviennent ! X-Files. La série qui rend dingue. Enquête sur l’idéologie du paranormal.” On y brocarde “une sous culture peuplée d’ovnis, d’extraterrestres et de phénomènes inexpliqués”, les “adorateurs d’ovnis et les groupuscules extrémistes”. C’est sans surprise qu’on y trouve une fois de plus Lagrange, cité comme une autorité en la matière, avec son livre “La rumeur de Roswell”. On y apprend que c’est le sondage Roper qui avait inspiré Chris Carter, le père de “X-Files”. C’est vrai, semble-t-il, mais les chiffres du sondage ont gonflé pour l’occasion : “… 3% des Américains (soit 7,5 millions d’habitants !) affirmaient avoir été enlevés par des extraterrestres…”. Dans ce dossier calamiteux, un inévitable article démolit Roswell et sa commémoration : “Etats-Unis : les obsédés de l’obscur”, avec ce sous-titre : “Roswell, mai 1997 : Un condensé de mythologie soucoupique”. On y lit encore :

« Dans le magistral ouvrage qu’il a consacré à la célèbre ‘affaire’ Roswell, le sociologue Pierre Lagrange a très bien montré comment, de la chute d’un objet brillant dans un champ du Nouveau-Mexique, on était passé à la création d’une nouvelle mythologie. »

 

– 1998 : un changement de ton ?

En 1998, certains on voulu voir un changement de ton chez Pierre Lagrange, avec un effort d’ouverture, à propos du “rapport Sturrock“, fruit d’une réunion de scientifiques invités pour un séminaire par Laurance Rockefeller dans sa propriété de Pocantico. Dans un article de “L’Evénement du Jeudi” du 5 août 1998, intitulé : “Pourquoi ils ne s’approchent pas trop près”, Lagrange écrit : “Conduits par Peter Sturrock, professeur de physique appliquée à l’université de Stanford, les chercheurs réunis pour l’occasion ont d’authentiques PhD et une réelle connaissance du dossier ovni. Ce qui les conduit, d’ailleurs, à beaucoup de prudence.”

Le sous-titre donne aussi une impression d’ouverture :Pierre Lagrange explique pourquoi il ne faut pas tout jeter dans les histoires de soucoupes.”

Ah bon, est-on tenté de dire. Mais on trouve aussi dans cet article des commentaires réducteurs, comme : “Mais rien ne s’oppose en théorie à ce que des extraterrestres facétieux viennent nous rendre visite.” Et voici pour les ufologues qui n’ont pas encore compris le charme discret de Seti (la recherche de signaux intelligents) : « La plupart des ‘ufologues’ sont des conspirationnistes un peu excités, mais certains d’entre eux – et ce pauvre public qui ‘mélange tout’ – ont bien compris que Seti leur tendait la perche avec son principe de banalité. »

Un mot d’explication est ici nécessaire. Ce “principe de banalité” implique justement qu’il n’y a pas de raison a priori pour que nous soyons seuls dans l’Univers. Seulement, l’ufologie n’y trouve pas son compte car les astronomes de Seti continuent à nier en bloc l’existence des ovnis (c’est préférable pour justifier leur recherche et obtenir des crédits…). En fait d’ouverture, l’article se termine avec un coup de patte contre les ovnis : “… si, dans l’avenir, quelqu’un voit apparaître dans le ciel une ‘machine’ envoyée par une civilisation galactique, il y a de fortes chances pour qu’on la prenne encore pour une soucoupe volante !”. Autrement dit, pour une “vésanie”, comme les appelle André Brahic dans son livre “Les enfants du Soleil”. On peut ainsi se demander si la meilleure chose à faire, pour ne pas troubler les scientifiques et leur laisser le temps de réfléchir, serait de ne plus parler du tout des ovnis ! Cela dit, reconnaissons que les agités du bocal ufologique n’aident pas à faire avancer les choses. Lagrange se fait d’ailleurs plus méchant dans la petite revue “Anomalies” de mars 1999, comme l’a remarqué Pierre Guérin dans son livre : “OVNI. Les mécanismes d’une désinformation” (p. 204). La couverture de la revue annonce ainsi : “Dossier Ovnis : la science s’encanaille”. Et dans le dossier, ces scientifiques, “authentiques PhD”, se voient ici qualifiés de “bel aréopage de grincheux et de diplômés”. Quel langage sympathique !

 

– 1999 : la critique violente du “Cometa”

En juillet 1999 est publié sans annonce préalable le remarquable rapport du Cometa, “Les Ovnis et la Défense. A quoi doit-on se préparer ?”, qu’il n’est pas nécessaire de présenter.

Ce rapport, dont tous les mots avaient été pesés soigneusement, avait été rédigé par un groupe d’auteurs de haut niveau. Il comprenait des officiers généraux, des ingénieurs généraux de l’armement et des scientifiques. Notamment Christian Marchal, chargé de la prospective à l’ONERA et professeur d’astronomie à l’Observatoire de Paris ; Alain Orszag, spécialiste des lasers ; Jean Dunglas, spécialiste d’hydraulique et des barrages. Un point important est que le Cometa ne se contentait pas de faire un rapport très solide sur la réalité des ovnis. Il abordait franchement la question cruciale du secret et de la désinformation, dénonçant comme suspects le film de l’autopsie et l’amalgame pratiqué dans les médias avec le dossier de Roswell, à la suite de Pierre Lagrange.

La réaction ne se fit pas attendre. Trois jours plus tard le quotidien “Libération” du 21 juillet publiait une page entière signée Lagrange, intitulée par dérision : “Ovni soit qui mal y pense”, et dénonçant la désinformation du rapport, dès le sous-titre de son article :

« Entre ‘X-Files’ et ‘Independance Day’, le rapport ‘d’experts’ publié par ‘VSD’ alimente la désinformation sur les ovnis en ridiculisant le sujet. »

Et pourquoi cela ? Parce qu’ils osaient évoquer comme plausible le crash d’un ovni à Roswell et osaient parler de la désinformation américaine sur les ovnis. Autrement dit, pour Lagrange, évoquer la question de la désinformation c’est faire de la désinformation !

A part un excellent article dans “Ouest France”, et quelques entretiens radiophoniques (RTL, Europe 2), la grande presse est restée silencieuse, ou a même manifesté son hostilité. L’hebdomadaire “L’Express” du 5 août citait Lagrange dans un article au vitriol, intitulé : “Ovnis : un rapport délirant” :

“Ce rapport passe par pertes et profits toute la réflexion récente sur les ovnis et accorde du crédit à des histoires que les ufologues américains rangent dans le folklore, se désole le sociologue Pierre Lagrange, probablement le meilleur connaisseur de l’ufologie… “.

Cette phrase, à elle seule, est un concentré étonnant d’erreurs, d’ignorance, et pour tout dire, de désinformation. On voit ici l’influence que peut avoir un “expert”, surtout s’il écrit ce que beaucoup de gens souhaitent entendre. Pierre Guérin n’a pas manqué d’analyser cet épisode dans son livre : “OVNI. Les mécanismes d’une désinformation”, paru l’année suivante. Pour une analyse d’ensemble, en profondeur, on ne peut que recommander la lecture de l’excellent livre de François Parmentier : “OVNI : 60 ans de désinformation” (Editions du Rocher, 2004).

On peut cependant discerner des limites à cette influence. C’est le même journal “Libération”, celui qui avait ouvert si généreusement ses colonnes à Pierre Lagrange pendant plusieurs années, qui allait s’en distancier à l’occasion d’un dossier de quatre pages sur les ovnis, paru le 26 décembre. Il est vrai que c’était un dossier plutôt culturel et bon enfant sur les “objets du siècle”, mais on y trouvait quand même un article élogieux sur le rapport du COMETA, dans lequel Lagrange se trouvait épinglé :

« Au grand dam de certains, tel l’ufologue Pierre Lagrange (‘Libération’ du 21 juillet 1999), lesdits experts notent en conclusion de leurs travaux : ‘L’hypothèse extraterrestre est de loin la meilleure hypothèse scientifique, elle n’est certes pas prouvée de façon catégorique mais il existe en sa faveur de fortes présomptions, et, si elle est exacte, elle est grosse de conséquences.’ »

 

– Depuis 2000 un “nouveau” discours ?

Dans l’ufologie francophone, comme dans la presse, Pierre Lagrange a gardé une certaine audience, mais c’est peut-être, dit-on ici et là, parce qu’il a évolué. De fait, on doit constater qu’il a développé, en gros depuis 2000, un argumentaire qui existait déjà en partie, comme cette idée déjà citée que, si les ovnis existent, les scientifiques auraient beaucoup de mal à les voir… Ses partisans mettent en avant des textes tels que : « La vérité est ailleurs, ou comment tordre le cou à quelques idées reçues à propos des soucoupes volantes » (dans la revue de science-fiction “Bifrost”), et : « Reprendre à zéro. Pour une sociologie ‘irréductionniste’ des ovnis » (dans la revue belge de la SOBEPS “Inforespace” de juin 2000). Quels sont les nouveaux arguments ?

Dans l’article de “Bifrost”, Lagrange s’en prend à la “rhétorique des soucoupes”. Comprenez qu’il vise cette fois les arguments habituels contre les ovnis, employés dans le monde scientifique, ainsi que par les ufologues sceptiques qui s’étaient tournés vers des interprétations “psychosociologiques” à partir de la fin des années 70, pour récuser même la possibilité des ovnis. Ces arguments sont notamment, explique Lagrange : “la soucoupe n’est pas un fait scientifique mais un fait de croyance” ; “les soucoupes sont un pur produit de la Guerre froide” ; “les témoins d’ovnis ont trop lu de science-fiction”, etc. En effet ! Ce sont des airs connus, mais c’est une “rhétorique” avec laquelle Lagrange lui-même a fait bon ménage pendant des années, comme nous l’avons vu ! D’où, sans doute, son expression “reprendre à zéro ” dans son article d’“Inforespace”.

En 2002, nous retrouvons Pierre Lagrange, interviewé dans “Le Figaro Magazine” du 12 octobre, à l’occasion de la sortie, très médiatisée, du film “Signes”. Notons en passant que ce film commence bien mais finit mal : on y découvre avec stupeur que les “cercles dans les blés” sont des signes posés par de redoutables aliens qui se préparent à nous envahir, mais, heureusement, nous sommes protégés par le Tout Puissant ! Pas fameux, ce film, pour l’ufologie. Cela dit, le titre de l’article, qui cite Lagrange, suggère qu’il continue sa reconversion sur les ovnis : “Ce qui est bizarre c’est de nier l’existence des soucoupes volantes.” Ah bon, se dit-on, voilà un intéressant renversement des rôles. Hélas, les questions et les réponses sont moins claires. A la question : “Pourtant les soucoupes appartiennent plutôt à un folklore de science-fiction, non ?”, Lagrange répond : “Certes, les soucoupes relèvent aussi de l’imaginaire. Mais alors qu’elles ont longtemps appartenu à la marginalité, elles représentent désormais une des figures majeures de notre culture.”

Subtile réponse, éludant la question de leur réalité. Il précise plus loin son idée. A la question : “Le fait que beaucoup de gens célèbres croient à quelque chose ne suffit pas à le rendre réel…”, Lagrange répond : “Entièrement d’accord. Ce que je veux dire c’est qu’actuellement le débat scientifique concernant la vie extraterrestre a atteint un tel niveau de réflexion qu’il apparaît presque bizarre de nier l’existence des soucoupes !” Eh oui, pourrait-on dire, il va bien falloir qu’ils s’y mettent, les scientifiques. En dépit de ces pauvres “soucoupistes”, en quelque sorte. Sur ceux-ci, en effet, l’opinion de Lagrange n’a pas varié. En témoigne son vocabulaire, dans le livre “La prophétie des ombres” de John Keel, traduit de l’américain, qu’il a présenté et annoté en 2002. On y retrouve, à vrai dire sans surprise, toujours les mêmes expressions péjoratives qu’a relevées Joël Mesnard (article : “La volonté de nuire”, LDLN N° 365, sept. 2002). Ce sont par exemple : “la faune bigarrée des milieux soucoupistes” (p. 8) ; les “ufologues un peu fêlés et amateurs de contacts extraterrestres” (p. 8) ; “des groupes d’amateurs” (p. 10) ; des “ufologues de tout poil” (p. 14), sans oublier ces bons vieux “soucoupistes” de la vieille école (pp. 15, 18, 22). En l’occurrence, ce mépris des ufologues et de l’ufologie ne manque pas de sel, s’agissant ici, dans le cas de John Keel, d’un ufologue américain particulièrement “fêlé”, pour reprendre son propre terme !

 

– Confusion entre secret et complot :

Toujours en 2002, Lagrange va saisir une nouvelle occasion de dénoncer les théories soucoupistes du “complot”, en les mettant dans le même sac que le livre de Thierry Meyssan sur le 11 septembre, “L’effroyable imposture”, qui fait alors scandale, avec en prime les théories négationnistes. “Libération” du 30 mars 2002 titre : « Le sociologue Pierre Lagrange décrypte les mécanismes de ‘L’effroyable imposture’ : la même rhétorique que le négationnisme. » Quel est le rapport avec les ovnis ? A la question de la journaliste : ‘‘Pourquoi l’opinion est-elle aussi sensible à de telles opérations ?’’, Lagrange répond :

‘‘Ce phénomène n’est pas typique des Français. Soupçonner le gouvernement de cacher des choses est un sport national américain. Souvenons-nous de l’affaire de Roswell, cet accident supposé d’un ovni dans le désert du Nouveau-Mexique en 1947. Sans parler de toutes les théories sur l’assassinat de Kennedy ou sur l’idée que l’homme n’a jamais mis le pied sur la Lune.’’

Heureusement, Lagrange explique plus loin que ceux qui croient à l’existence de secrets sur les ovnis ont quelques excuses, à cause du déni systématique des autorités : « A force de dire aux ‘soucoupistes’ qu’ils n’avaient pas de preuves, certains d’entre eux ont fini par répondre qu’on les leur cachait. » Mieux encore, « ces rumeurs circulent souvent au sein de nombreux réseaux (pompiers, pilotes, etc.) et d’agences officielles ».

Voilà donc quelques “excuses” pour ces pauvres “soucoupistes”, mais l’idée d’une équivalence Roswell – Meyssan – négationnisme est quand même plantée dans l’esprit du lecteur. Démonstration : “Le Nouvel Observateur” du 11 juillet 2002 fustige également le livre de Thierry Meyssan dans l’article : « Les sornettes de ‘L’effroyable imposture’ », avec ce sous-titre : “De la soucoupe de Roswell au 11 septembre.” Bien entendu, l’article s’appuie sur Lagrange et son livre “La rumeur de Roswell” pour faire cet amalgame saisissant entre une théorie fantastique et le dossier de Roswell, certes encore controversé, mais bien plus solide que le croient la plupart des gens, désinformés depuis des années. Dans son livre : “OVNI : 60 ans de désinformation”, François Parmentier a bien démonté cette rhétorique qui incite à confondre les notions de secret et de complot (p. 52).

En 2003, cet amalgame réapparaît dans le livre “Noirs complots”, recueil de nouvelles éditées par Pierre Lagrange. Dans son introduction, Lagrange reprend également son idée que les hommes n’arriveraient pas à identifier des artéfacts d’origine extraterrestre, et il en tire argument contre la thèse d’un crash d’ovni à Roswell (p. XII) :

“Au contraire, s’il s’est passé quelque chose, en 1947, cela relève forcément de l’incompréhensible absolu. Tout comme l’intrusion d’une primatologue au milieu d’une troupe de babouins est pour ces derniers une source d’incompréhension. Il n’y a donc pas eu complot car personne n’a perçu et identifié le fait.”

Il ne manque pas de sel, cet argument. Car, jusqu’à nouvel ordre, l’armée de l’Air américaine soutient exactement le contraire : que les aviateurs de Roswell, un peu excités sans doute, avaient pris des baguettes de balsa pour des poutrelles de soucoupe extraterrestre ! Ajoutons qu’un certain nombre d’auteurs, sans doute plus intelligents que des babouins, ont supposé depuis longtemps que nous pourrions être un objet d’étude pour des civilisations extraterrestres.

Loin de cette rhétorique médiatique, notons pour finir que, en septembre 2005, Yves Sillard, nommé président du comité de pilotage du GEIPAN, le nouveau service d’études des ovnis remis en place au CNES, a évoqué cette question de la désinformation, responsable selon lui des critiques ayant affaibli le GEPAN, qu’il avait créé en 1977, puis le SEPRA, qui avaient bien fonctionné au début. Dans son entretien du 29 septembre à la radio RFI, il a clairement désigné la politique américaine : “… une politique délibérée et savamment orchestrée de désinformation”.

Gildas Bourdais

 

II. “OVNIs : ce qu’ILS ne veulent pas que vous sachiez” : un livre bizarre de Pierre Lagrange

Voici la suite de la critique, par Gildas Bourdais, de l’œuvre « ufologique » de Pierre Lagrange. Ce texte, publié en 2007, est la critique d’un ouvrage du sociologue qui venait alors de paraître aux éditions Presses du Châtelet. (Pierre Lagrange a été aussi interviewé, à propos de ce livre, dans “Les aventuriers de l’étrange”, une émission de Sud Radio.) Etant tout à fait d’accord avec le contenu de cette critique, je profite de l’autorisation de reproduction (sous réserve d’indiquer la source) pour présenter ce texte sur mon site.

Ce texte peut-être reproduit sous réserve d’indiquer la source :

Le blog ufologique de Gildas Bourdais (http://bourdais.blogspot.com).

Alain Moreau

 

LE TEXTE DE GILDAS BOURDAIS :

« OVNIS : ce qu’ILS ne veulent pas que vous sachiez » :

Un livre bizarre de Pierre Lagrange

Ce nouveau livre de Pierre Lagrange a un curieux titre : qui sont donc ces “ILS”, en majuscules, et que veulent-ils nous cacher sur les ovnis ? Pour ceux qui ne connaissent pas Lagrange le sous-titre peut faire croire que l’auteur va nous dévoiler les basses manœuvres des “debunkers”, c’est-à-dire des gens qui s’emploient à mettre en doute, à dénigrer l’existence des ovnis : « Armée, services secrets, ‘debunkers’ et autres maîtres de l’intox… ». Eh bien non ! C’est déjà le premier piège d’un livre qui en compte énormément, car c’est exactement le contraire que Lagrange s’emploie à démontrer, avec toutes sortes de raisonnements et d’arguments compliqués, dans ce livre de 370 pages : pour lui, les vrais debunkers sont ceux qui dénoncent le debunking, et plus précisément l’idée que les Etats-Unis possèdent, sur les ovnis, des connaissances secrètes qu’ils nous cachent. Oui, explique Lagrange, c’est vrai que les Américains ont pratiqué une politique de secret, mais c’est en réalité pour nous cacher qu’ils n’y comprennent rien ! Ecoutez bien cela, braves gens, il n’y a pas d’autre secret que celui-là. Et ceux qui pensent le contraire, s’appuyant sur de nombreux témoignages, ce sont eux les vrais menteurs, les vrais debunkers, les propagateurs d’une idéologie maniaque de la “conspiration”, bref, d’un “complot anti-américain”. Voilà, résumée en quelques lignes, la thèse principale de Lagrange, qu’il martèle tout au long du livre, avec les arguments les plus tortueux et fallacieux, comme je vais essayer de le montrer.

L’un des angles d’attaque de Lagrange est de dénoncer un élitisme supposé de la part de ceux qui dénoncent le debunking. Ils pensent que le peuple n’est pas capable de comprendre les choses, nous explique Lagrange. C’est une vision du “grand partage” entre l’élite, qui sait, et le peuple ignorant ! Curieux argument. Comment cela se peut-il ? La “quatrième de couverture” nous ouvre déjà la voie :

“Il montre comment certains experts militaires français, dénonciateurs des prétendus complots de l’US Air Force, reprennent en fait la même démarche, jugeant le grand public trop immature pour être associé au débat et connaître la vérité sur les phénomènes ovni.”

Bigre ! C’est une accusation assez grave qui est portée là par Pierre Lagrange. On découvre rapidement, en accusé principal de cette forfaiture supposée, le Cometa et son fameux rapport de 1999, qui avait eu l’audace d’évoquer le problème du secret américain, notamment dans une annexe sur “Roswell et la désinformation”. Cela lui avait valu d’être attaqué quelques jours plus tard, avec une virulence extrême, par Pierre Lagrange justement, dans un article en pleine page de “Libération” du 21 juillet, intitulé : “Entre X Files et Independance Day, le rapport ‘d’experts’ publié par VSD alimente la désinformation sur les ovnis en ridiculisant le sujet.” Il est vrai que Lagrange y était épinglé comme “victime” de la désinformation américaine, un mot plutôt gentil, à mon avis.

Essayons de comprendre le pourquoi de cette curieuse accusation d’élitisme, contre un groupe comme le Cometa qui a voulu, au contraire, attirer l’attention, à la fois du gouvernement et du public, sur ce sujet déprécié des ovnis. En fait, nous tenons là un premier exemple – il y en a beaucoup d’autres – d’un procédé très spécial de Lagrange consistant à retourner, à inverser les arguments. C’est ici le cas : leur rapport a été publié par l’éditeur de “VSD Hors série”, magazine populaire par excellence ! Drôle d’élitisme. On le leur a assez reproché, d’ailleurs… Mais posons-nous la question : où Lagrange veut-il en venir avec cet argument saugrenu ? A l’idée suivante, élaborée dans la troisième partie, selon laquelle les partisans de théories “conspirationnistes”, et les sceptiques qui dénoncent celles-ci comme étant “irrationnelles”, sont aussi irrationnels les uns que les autres, et qu’ils font preuve d’un obscurantisme analogue, méprisant pour le peuple ignorant. C’est, pour reprendre les termes de Lagrange, “la théorie du complot obscurantiste contre la Raison” !

Là, je dois dire que Lagrange a bien travaillé pour brouiller les pistes et tout mélanger. On peut lui concéder, effectivement, qu’il y a une forme d’intégrisme chez certains rationalistes combattant de manière obsessionnelle tout ce qui semble menacer l’édifice de la science pure et dure. Un cas d’école est celui de l’Union rationaliste, longtemps présidée par l’astrophysicien Evry Schatzman, grand pourfendeur des ovnis. Mais, en le concédant, vous risquez d’entrer dans la dialectique subtile de Lagrange qui s’emploie ensuite à vous convaincre que soupçonner des complots et des secrets c’est tomber tout autant dans l’irrationnel ! Voilà l’astuce, le petit piège dans lequel il essaie de vous attirer. Incidemment, je crains pour Lagrange que son livre ne plaise pas plus aux sceptiques qu’aux ufologues, étant donné qu’il les renvoie dos à dos, en quelque sorte.

Voici un exemple de raisonnement très spécial de Lagrange, qui me vise directement, bien que je ne sois pas nommé. Dès la page 22 il brode sur l’idée que, même dans les rangs des ufologues, il paraît normal de mettre en doute les ovnis tant qu’on ne les a pas étudiés :

“En validant l’idée qu’il est normal de se montrer dans un premier temps sceptique sur la réalité du phénomène, ils laissent entendre que c’est le fait d’accepter cette réalité qui est finalement étrange. En avril 2007, au cours d’une émission animée par Yves Calvi, un ufologue expliquait, en s’inspirant d’une tradition bien établie, que, bien sûr, comme tout le monde, il avait commencé par être sceptique et que c’était là une attitude saine. En validant l’idée qu’il est normal de refuser l’existence des ovnis plutôt que de l’accepter, celui qui cherche à témoigner de son évolution par rapport au sujet apporte un argument supplémentaire en faveur de sa marginalité extrême.”

Notez bien ces expressions, choisies par Lagrange, de réalité finalement étrange et de marginalité extrême. Il se trouve que l’ufologue non désigné, c’était moi, Gildas Bourdais, et je peux donc expliquer ce que j’ai dit à cette émission “C dans l’air”. Non, je n’ai pas du tout dit que “c’est le fait d’accepter cette réalité qui est finalement étrange” ! J’ai dit au contraire que, en 1969, après avoir été initialement intéressé par les ovnis, j’avais été convaincu de l’inexistence des ovnis par le rapport Condon, tel que présenté dans la presse à l’époque. Or, trois ans plus tard, en 1972, paraissait le premier livre de l’astronome Allen Hynek, qui avait été pendant vingt ans le conseiller scientifique de la commission ovni (“Livre Bleu”) de l’Air Force. Il y affirmait, de manière posée et réfléchie, la réalité des ovnis, et il m’avait alors convaincu. Hynek, avec ce livre important, avait justement fait sortir les ovnis de la marginalité où le rapport Condon les avait relégués. Autrement dit j’ai expliqué exactement le contraire de cette idée de “marginalité extrême” que j’aurais, soit disant, alimentée selon Lagrange. Son livre est rempli d’arguments biaisés et tordus comme celui-là, et il faudrait écrire un autre livre pour les décortiquer et les désamorcer, page par page.

On retrouve, dans ce livre, la virulence de son article de “Libération” de 1999, qui contraste avec son comportement souvent assez “cool” à la télévision. Ainsi, ceux qui ont osé parler en France de ce problème de secret et de désinformation aux Etats-Unis se font incendier par Lagrange, les uns après les autres. Il commence par déceler cette dérive calamiteuse chez Jean-Jacques Velasco, alors qu’il était encore le responsable du SEPRA. J’ai le plaisir de confirmer cette coupable dérive, en ayant discuté avec lui dès 1995 à l’occasion d’une émission de FR3. (On ne peut pas dire, incidemment, que FR3 ait progressé depuis : l’émission de 1995 était bien meilleure que la triste émission “Pièces à conviction” du 29 juin dernier.) En juin 1997, également, Velasco avait contredit en direct, au journal de LCI animé alors par David Pujadas, Pierre Lagrange qui y présentait comme la Bible le second livre du Pentagone sur Roswell, intitulé bravement “The Roswell Report. Case Closed”. Ce livre, qui a fait beaucoup tiquer, même les grands médias américains, expliquait que les témoignages sur les cadavres non humains vus à Roswell en juillet 1947 étaient une confusion avec des mannequins en bois pour essais de parachutes, qui avaient eu lieu dans les années 50, donc bien après. Mais Lagrange, lui, avait trouvé ce livre très bien : rien à dire, c’était la vérité, forcément, puisqu’elle venait du Pentagone ! Velasco, comme moi, n’était pas de cet avis, et je l’en avais remercié en direct.

Pierre Lagrange s’attaque, en premier lieu, au rapport du Cometa. Il se permet d’affirmer, par exemple, que c’est l’œuvre d’un seul homme (qui “tirerait toutes les ficelles”), pour en diminuer la portée bien entendu. Il se fait ainsi l’écho d’une rumeur tenace, lancée notamment par Jean-Pierre Petit et Jacques Vallée. Laissons de côté les tristes règlements de compte personnels, et disons seulement que c’est complètement faux. Lorsque Lagrange a attaqué le rapport du Cometa en 1999, parallèlement avec Perry Petrakis et Jenny Randles sur Internet, j’ai décidé aussitôt de les défendre. J’ai alors fait la connaissance de ce groupe que je ne connaissais pas, et ils m’ont expliqué qu’ils avaient travaillé pendant trois ans dans des réunions régulières, animées par le général de l’armée de l’Air Denis Letty, chacun apportant sa contribution. Celles-ci étaient discutées par le groupe de travail, parfois âprement, jusqu’à un accord complet sur le texte final. Plutôt que de colporter ce ragot ridicule d’un rapport écrit pas un homme seul, Lagrange aurait mieux fait de se renseigner sérieusement.

Pierre Lagrange s’en prend ensuite, violemment, à François Parmentier et à son excellent livre : “OVNIS. 60 ans de désinformation” (éditions du Rocher, 2004). Il accuse notamment l’auteur d’être à la botte du Cometa, dans un chapitre virulent, intitulé : “OVNIS : trois cents pages de désinformation !”. Il se trouve que je connais assez bien Parmentier, et je peux affirmer qu’il n’est pas du genre à être à la botte de qui que ce soit. Cette accusation est stupide, tout simplement. Il est vrai que Lagrange en prend pour son grade dans ce livre, qui est à lire par tous ceux qui veulent comprendre quelque chose de l’ufologie mondiale. Quoi qu’en dise Lagrange, qui ergote sur certains aspects difficiles, sur lesquels la plupart des lecteurs n’ont aucune idée, c’est un livre solide et bien documenté qui démonte avec précision la politique du secret aux Etats-Unis. Nombreux sont ceux qui ont salué ses qualités, tels Yves Sillard (j’y reviens plus loin), le professeur Auguste Meessen et le journaliste Stéphane (pas Sylvain !) Allix. Je renvoie le lecteur à l’article du professeur Meessen, qui y commentait également mon livre sur Roswell à :

Deux livres importants sur la désinformation en matière d’ovnis

Mais voyons, sur un exemple, la démarche de Lagrange pour le critiquer.

Lagrange cite un document bien connu, la lettre du général Twining, qui est discutée par François Parmentier dans son livre. Rappelons que ce général, commandant les services techniques de l’armée de l’Air américaine (AMC, Air Materiel Command), avait signé une lettre, datée du 23 septembre 1947, faisant un premier bilan de cette vague de “soucoupes volantes”, à la demande du général Schulgen, chef adjoint des services de Renseignement au Pentagone. La lettre confirmait d’abord la réalité de ces engins, avec une description précise de leur aspect et de leurs performances extraordinaires. Remarquons ici que cette lettre, classée secrète à l’époque, a été publiée… en annexe du rapport Condon de 1969, qui concluait à l’inexistence des ovnis. Or cette lettre, à elle seule, prouvait le contraire ! Mais venons-en au point qui fait encore débat aujourd’hui. Le général Twining exprimait ensuite l’opinion qu’il serait peut-être possible, un jour, de construire des engins plus ou moins comparables, mais que ce serait extrêmement coûteux, en temps et en argent, et que ce serait au détriment d’autres projets importants en cours. La lettre prenait alors un tour curieux car le général Twining évoquait ensuite la possibilité que ce soient malgré tout des engins “domestiques”, inconnus de ses services comme de ceux du général Schulgen. Il y a une contradiction entre ces deux paragraphes. En réalité il était hautement improbable que ces directions importantes de l’armée de l’Air n’aient pas été au courant d’un tel projet s’il avait réellement existé. Ces ovnis n’étaient pas des “engins domestiques” et, d’ailleurs, le général Schulgen, justement, en avait déjà informé le FBI par lettre du 5 septembre. On voit ainsi que la lettre de Twining devenait moins claire, tout d’un coup. Or, le général Twining mentionnait ensuite “l’absence de preuve physique sous la forme de pièces récupérées après un crash qui permettraient d’établir de manière indéniable l’existence de ces objets”. Voilà, clament tous les sceptiques sur Roswell, la preuve qu’il n’y a pas eu de crash. Seulement, l’argument est faible car il méconnaît le sens et la portée de la lettre, qui se terminait par un appel urgent à tous les établissements publics de recherche, aussi bien civils que militaires, pour transmettre et étudier impérativement toutes les observations et données disponibles sur les ovnis. En fait, si un ovni avait été récupéré en grand secret, début juillet, près de Roswell, cela ne pouvait absolument pas être évoqué dans une telle lettre destinée à une assez large diffusion et classée à un niveau moyen de secret. En revanche, cette lettre n’était pas du tout incompatible avec une telle découverte, et c’est ce que François Parmentier explique avec raison dans son livre. On peut faire la même objection à un document analogue, cité bien entendu par Lagrange, écrit par le colonel McCoy en 1948. Bien d’autres auteurs partagent ce point de vue, par exemple les excellents chercheurs américains Michael Swords et Bruce Maccabee. J’avais détaillé tout cela, notamment, dans mon livre : “OVNIS. 50 ans de secret”, publié en 1997 par l’éditeur actuel de Lagrange. (On a parfois, il faut l’avouer, l’impression de reculer !) Or, qu’en fait Lagrange ?

Faites bien attention à la suite du raisonnement. Lagrange reproche alors à Parmentier d’accréditer l’hypothèse du crash de Roswell en 1947, et donc d’une politique du secret de l’Air Force depuis cette date, et il s’exclame avec indignation que “défendre une telle thèse revient à réécrire l’histoire des sciences” (page 102). Comment peut-il monter ainsi sur ses grands chevaux ? Il faut citer ici le commentaire de Lagrange, tellement il est curieux et fumeux :

“Cette thèse suppose deux choses : qu’il existe un savoir positif sur les ovnis (et donc sur d’autres sujets) et que la définition de la réalité n’est pas le résultat d’un travail, mais d’un constat.”

Et il conclut : “… la thèse de Parmentier revient à dire que la réalité relève du constat, existe, que certains connaissent la vérité et qu’à partir de là il suffit d’obtenir des aveux des autorités.”

Pourquoi donc ne pourrait-on faire des constats ? Moi, je constate que j’ai les pieds sur terre (au sens propre). Je ne sais pas bien pourquoi, mais je le constate. Toute connaissance rationnelle, scientifique, commence ainsi, par des constats, me semble-t-il. Dans l’affaire de Roswell que constatons-nous ? Que l’armée de l’Air avait commencé par annoncer la découverte d’un ovni, puis l’avait niée précipitamment avec une histoire de ballons, qui a varié dans le temps mais qui ne tient toujours pas debout, et que, en revanche, il y a une multitude de témoins crédibles, dont le nombre vient encore de s’accroître, sur la découverte d’un ovni. En conséquence de quoi l’hypothèse d’un accident d’ovni maintenu secret mérite pour le moins d’être sérieusement considérée, au lieu d’être frappée de cette condamnation alambiquée.

Sur ces deux points, ballons et témoins, je renvoie le lecteur à deux de mes articles, le premier sur le livre de Karl Pflock (publié en français à l’instigation de Lagrange) : “Roswell, l’ultime enquête. Le flop de Karl Pflock”, et le second sur le festival de Roswell et les nouveaux témoins, rassemblés dans le livre remarquable de Tom Carey et Donald Schmitt, “Witness to Roswell” : “Le festival de Roswell 2007 et les nouveaux témoins sur l’accident d’un ovni.” On les trouvera sur le site du GREPI, à : http://www.ovni.ch/home/frame4.htm

Tout le chapitre de Lagrange sur Parmentier est de ce calibre-là, et le comble est atteint lorsqu’il finit par soupçonner son livre d’être “une vaste opération de désinformation”, dans laquelle Lagrange englobe d’ailleurs le Cometa et d’autres, qui “imposent leurs idées paranoïaques au mépris du débat scientifique” (page 133) ! Citons encore une tirade digne de rester dans les annales de l’ufologie la plus ringarde :

“Parmentier a voulu établir un dossier digne des enquêtes de l’équipe d’Elise Lucet, il a tout juste réussi à sortir un mauvais sketch des Guignols.” (Page 128).

L’émission de FR3 citée comme modèle : quelle gaffe ! Nous aurons la bonté de supposer que le livre était déjà imprimé avant la triste émission du 29 juin dernier.

Pierre Lagrange, en revanche, semble éviter de s’attaquer à la personne d’Yves Sillard et à son livre collectif : “Phénomènes aérospatiaux non identifiés. Un défi à la science” (Le Cherche Midi, 2007). Sillard, qui avait créé le premier groupe d’études ovni, le GEPAN, en 1977, alors qu’il était Directeur général du CNES, est maintenant président du comité de pilotage du nouveau service d’étude, le GEIPAN, et il reste donc un homme important, à ménager. Tout au plus Lagrange déplore-t-il la présence de Parmentier dans le livre. Mais c’est cohérent avec les déclarations publiques d’Yves Sillard qui a bien critiqué publiquement, lui aussi, la politique américaine de secret sur les ovnis.

Que dire de l’abondante documentation ? Le livre de Lagrange peut donner une impression de sérieux, avec plus de 140 pages de documents en annexes. Mais c’est un dossier curieux, déséquilibré. Lagrange consacre pas moins de 43 pages aux débuts de la première vague de “soucoupes volantes” en 1947 (il aime cette expression désuète, un peu ridicule), avec l’observation de Kenneth Arnold, et l’affaire très obscure de Maury Island, au moins de juin, où entrent en scène pour la première fois des “hommes en noir”. Mais, ensuite, il passe directement aux démêlés de l’Air Force avec le FBI, avec une série de lettres qui commence le 10 juillet. Ces documents, certains très connus, sont intéressants car ils montrent une démarche tortueuse de l’Air Force pour mener en bateau le FBI, en lançant ses agents à la chasse aux “couvercles de poubelles et autres sièges de W.C”, pendant que l’armée s’occuperait des cas sérieux. Mais la manœuvre, ayant été éventée, avait provoqué une grosse colère du Directeur Edgar Hoover dans une lettre célèbre au général McDonald. Cependant, il y a un gros trou entre les deux chapitres : rien sur l’affaire de Roswell ! Ou, plutôt, Lagrange nous explique une fois de plus que ce n’était qu’un incident de rien du tout. Eh bien si, le communiqué de presse de la base de Roswell, révélant la découverte d’un “disque volant”, et le démenti du soir, constituent le point culminant de la vague de 1947, comme on le voit bien, par exemple, dans le “New York Times” des premiers jours de juillet. La vague des “soucoupes” suscite alors de plus en plus d’intérêt, s’installant en première page, jusqu’au démenti de Roswell, qui fait le plus gros titre du journal du 9 juillet. Dès le lendemain, le sujet des soucoupes retombe en fin de journal, avec un petit article ironique. (Voir à ce sujet mon livre : “Roswell. Enquêtes, secret et désinformation”, JMG, 2004.) Il n’est pas exagéré de dire que le rideau du secret sur les ovnis est tombé dès le soir du 8 juillet 1947, avec le démenti de Roswell. Ce n’est pas une petite affaire, mais vous n’avez aucune chance de vous en rendre compte en lisant le livre de Pierre Lagrange. La colère de Hoover est un épisode intéressant, mais mineur, en comparaison.

Il me faut encore commenter les critiques de Lagrange contre moi et mon livre sur Roswell, qui finissent pas arriver, page 199. Première critique : j’ai cité de travers, prétend Lagrange, l’ancien capitaine Sheridan Cavitt qui avait accompagné le Major Marcel sur le champ de débris de Brazel, en juillet 1947. Interviewé longuement dans le “Roswell Report” de l’Air Force, publié en 1995, c’était pour lui le moment ou jamais de se rappeler qu’il avait trouvé un train de ballons “Mogul”, or il s’y est refusé obstinément, s’en est tenu au mensonge initial de l’unique ballon météo. Cavitt s’est même payé le luxe de se moquer de Karl Pflock, l’appelant “notre meilleur debunker”. J’ai souligné que, par cette attitude, Cavitt apparaissait indubitablement comme un témoin négatif contre Mogul. Commentaire, méprisant, de Lagrange :

“Outre que l’on peut interpréter ce propos de façon bien plus prosaïque et qu’il faut s’appeler Gildas Bourdais pour y voir une preuve (les ufologues américains ont curieusement laissé de côté cette ‘preuve’), l’idée que l’Air Force ait pu laisser passer une bourde pareille dans son propre rapport relève soit du trait d’humour, soit du suicide programmé.”

Cette phrase est sidérante d’esbroufe désinvolte. D’abord, Lagrange se dispense de proposer une explication plus prosaïque : il lui suffit d’affirmer que c’est possible, en somme. Ensuite, il est faux que les ufologues américains n’aient pas remarqué cette curieuse déclaration de Cavitt. C’est Kevin Randle qui avait, le premier, attiré l’attention dessus, dans son bulletin “Roswell Reporter” du printemps 1995 (l’interview était de mai 1994). En 2001, j’ai cité cette phrase assez dévastatrice de Cavitt dans un message sur la liste “UFO Updates”, et le physicien Bruce Maccabee l’a commentée ainsi dans un message du 15 août 2001 (“Review of Pflock’s Roswell”) : « C’est pourquoi je dis que Cavitt est l’un des témoins les plus solides en faveur de Roswell comme événement non ordinaire (“anomalous”). » Amusant ! Il faut savoir que Maccabee est très pince-sans-rire. Il a d’ailleurs écrit tout un commentaire sur Cavitt, intitulé “Cavitt Emptor”, sur son site à

Pour étayer l’idée que l’Air Force n’aurait pas laissé passer une telle bourde dans son “Roswell Report”, Lagrange fait plus loin ce commentaire élégant : “Si l’armée avait voulu désinformer à tout prix, il lui était facile de manipuler le témoignage de Cavitt.” (p. 200). Eh bien non, ils ne l’ont pas fait, car ils ont peut-être eu l’intelligence, tout simplement, de se douter que Cavitt, découvrant cela, aurait pu réagir publiquement. A mon avis, ce n’est pas une bourde, ni une plaisanterie. C’est un message de Cavitt, qui dit à peu près ceci : “Ecoutez, j’ai déjà avalé en 1947 un gros mensonge avec le ballon météo. Ne me demandez pas d’en avaler un autre, plus gros encore, avec Mogul.”

Dans la même veine, Lagrange se moque de moi quand je remarque que le vieux professeur Charles Moore, qui a soutenu le scénario du train de ballons Mogul, avouait dans son livre ne pas se souvenir du lancement en question, ce qui ne l’avait pas empêché d’affirmer qu’il avait sans doute été lancé dans la nuit, et de bricoler les données météo pour arriver à le faire atterrir sur le champ de débris. En fait, le responsable en chef des lancements, Albert Crary, a écrit dans son journal que le lancement avait été annulé pour cause de temps couvert cette nuit là (voir mon article cité plus haut). Autre commentaire désinvolte de Lagrange : “Si Moore était le manipulateur que prétend Bourdais, pourquoi donc aurait-il inventé cette explication de ballons sans inventer aussi les souvenirs qui vont avec ?” Il se trouve que j’ai correspondu avec Charles Moore. C’était un homme coléreux mais qui avait un fond d’honnêteté. Il s’était persuadé de la justesse de la théorie Mogul, mais ne se rappelait pas du lancement. Figurez-vous, Lagrange, qu’il n’était pas du genre à inventer un faux souvenir !

Lagrange croit pouvoir m’épingler à nouveau, au sujet de Karl Pflock. L’ayant rencontré en 1995 au congrès du Mufon, je l’avais obligé à admettre qu’il y avait eu, au-dessus du champ de Brazel, une violente explosion. Or, des ballons météo gonflés à l’hélium ne peuvent certainement pas provoquer une énorme explosion. Pflock en avait convenu de mauvaise grâce, mais cela ne l’avait pas gêné pour réaffirmer deux heures plus tard, lors du panel final du congrès, la théorie Mogul. Bagatelle, ironise Lagrange : “Pour moi, c’est plutôt la preuve que Pflock voulait se débarrasser de Bourdais et de ses remarques” à côté de la plaque “sans trop le froisser”. Et voilà, il ne faut pas se gêner, selon Lagrange, on peut toujours raconter n’importe quoi !

Encore un exemple et je m’arrête. J’ai expliqué, dans mon livre sur Roswell, que Irving Newton, l’officier météo de Fort Worth que le général Ramey avait convoqué brièvement dans son bureau pour identifier le ballon météo et sa cible radar, a fait des récits différents de l’incident. Dans le premier, rapporté aux enquêteurs privés, il dit que le Major Marcel, qui était là, avait essayé de se donner une contenance en lui demandant s’il ne voyait rien d’anormal. Mais dans son second récit, fait aux enquêteurs de l’Air Force et publié dans le “Roswell Report”, il a modifié légèrement son récit, juste ce qu’il fallait pour faire passer Marcel pour un idiot. Totalement faux, s’exclame Lagrange : “Il suffit de lire les témoignages pour constater que Newton ne varie pas d’un pouce et ne se contredit aucunement.” (p. 201).

Eh bien si, il a changé son récit, Newton ! Il en a même donné trois versions, en fait. Je l’ai expliqué en détail dans mon livre : “Roswell. Enquêtes, secret et désinformation” (p. 233). Dans la première version Newton ne mentionne même pas la présence de Marcel (version racontée à William Moore, publiée dans son livre de 1980, pp. 39-40 de l’édition de poche). Il n’était resté qu’un instant, avait identifié immédiatement les restes d’un banal ballon météo avec sa cible radar, et avait été congédié. (“When I had identified it as a balloon, I was dismissed.”)

Dans une deuxième version, racontée à Randle et Schmitt et publiée dans leur premier livre (“UFO Crash at Roswell”, 1991, pp. 73-74), Newton commence à dire que Marcel cherchait à sauver la face en lui demandant s’il était bien sûr qu’il s’agissait d’un ballon normal :

Newton dit qu’il pensait que Marcel essayait de sauver la face et ne pas avoir l’air d’un idiot qui ne pourrait faire la différence entre un ballon et quelque chose d’extraordinaire.” (“Newton said that he tought Marcel was trying to save face and not seem to be a jerk who couldn’t tell the difference between a balloon and something extraordinary.”)

Puis, lors d’un nouveau témoignage publié par l’Air Force (premier rapport de juillet 1994, puis “Roswell Report” d’octobre 1995), Newton prétend que Marcel a ramassé des bouts de baguettes de la cible radar et a essayé de le convaincre qu’il y avait dessus des inscriptions extraterrestres. Newton ajoute qu’il y avait bien des inscriptions délavées, de couleur rose ou lavande, sans “rime ni raison” (un bon point pour Mogul !), mais que Marcel ne l’avait pas convaincu que c’étaient des écrits extraterrestres (“While I was examining the debris, Marcel was picking up pieces of the targets sticks and trying to convince me that some notations on the sticks were alien writings. There were figures on the sticks, lavender or pink in color, appeared to be weather faded markings with no rhyme or reason (sic). He did not convince me that these were alien writings.”). Il y a là un flagrant délit de mensonge éhonté car, sur les photos très détaillées de ces débris, on ne voit absolument aucune inscription !

Encore un mot sur Newton. Le professeur Charles Moore m’a passé des documents, dont une lettre de Newton à Robert Todd, écrite en 1993. Il y racontait même que, dans ces débris de Fort Worth, les baguettes de la cible radar n’étaient pas en bois mais en plastique solide. (“I don’t think the beams were wooden, but rather a tough plastic.”) Or, le “Roswell Report” de 1000 pages ne parle nullement de cibles radar montées sur baguettes en plastique. Enfin il faut savoir que le Major Marcel avait suivi des cours sur les radars, à Langley en 1945, et n’ignorait rien de ces modestes cibles radar ! Disons-le clairement, Irving Newton a raconté n’importe quoi, et il faut s’appeler Pierre Lagrange pour ne pas voir la dérive de son témoignage, très opportune pour l’Air Force.

En bref, que penser de tout cela ? Il y a une idée simple et forte qui s’impose une fois de plus, celle d’un très gros problème de secret sur les ovnis, principalement aux Etats-Unis, qui commence à l’époque de l’incident de Roswell et même peut-être avant. Et la question que l’on peut se poser, plus que jamais, c’est : combien de temps cela va-t-il pouvoir encore durer ?

Gildas Bourdais

 

III. “Le Monde diplomatique s’intéresse aux extraterrestres et aux Ovnis” :

Chaque fois qu’il est sollicité par les médias pour écrire sur le sujet des OVNIs, Pierre Lagrange écrit des inepties. En voici un autre exemple, le texte critiqué par Gildas Bourdais ayant été publié dans le numéro de juillet 2009 de « Le Monde diplomatique ». La reproduction du texte de Gildas Bourdais étant autorisée sous réserve d’indiquer le lien, je reproduis ici ce texte.

 

Un texte de Gildas Bourdais sur son blog ufologique : http:bourdais.blogspot.com

« Le Monde diplomatique s’intéresse aux extraterrestres et aux ovnis » :

Un texte de Gildas Bourdais, juillet 2009 :

Gildas-BourdaisIl est de tradition, dans les grands médias, de ressortir le dossier des ovnis et des extraterrestres en début d’été. Cette année, nous avons une surprise : c’est « Le Monde diplomatique », mensuel plutôt austère et d’esprit « tiers-mondiste », qui s’y lance, avec un grand dossier de cinq pages dans son numéro de juillet 2009. Le sujet commencerait-il à intéresser même les « intellectuels de gauche » ? Le titre est neutre et convenable : « Les extraterrestres, entre science et culture populaire ». Au menu : peu de science, beaucoup de science-fiction (avec des pages intéressantes), et surtout, au cœur du dossier, deux pleines pages signées de Pierre Lagrange, bien connu en ufologie, sur le thème « Ovnis et théorie du complot ». Les amateurs de la rhétorique lagrangienne ne seront pas déçus car cet article est un modèle dans l’art de brouiller les pistes et d’escamoter les faits.

Le chapeau fait d’entrée l’amalgame entre le dossier ovni et la littérature « conspirationniste » :

« Le succès du roman ‘Da Vinci Code’, de Dan Brown, ou de la série télévisée ‘X-Files’, l’audience des allégations ‘conspirationnistes’ sur les attentats du 11 septembre, ou quant à la réalité des premiers pas de l’Homme sur la Lune, incitent à s’interroger sur la place des théories du complot dans l’imaginaire politique. Or, s’il est un thème qui a été constamment mêlé à ce registre c’est bien celui des soucoupes volantes. »

La ligne directrice étant ainsi posée, Pierre Lagrange se garde bien de dire platement que les ovnis n’existent pas, mais tout ce qu’il dit ici conduit à le supposer : il semble superflu de le préciser. Les lecteurs de Lagrange ont l’habitude de cette subtilité, mais remarquons qu’il se ménage ainsi, d’avance, une porte de sortie. Si, comme je le crois, l’existence des ovnis vient à être de plus en plus confirmée (elle l’est déjà officiellement, en France, par le Geipan !), au point d’être enfin admise dans le monde intellectuel et scientifique (ce qui va encore prendre du temps), il pourra toujours dire qu’il ne l’a jamais niée, ou que l’on n’avait pas encore de preuves irréfutables, etc. Remarquons encore, avant d’aller plus loin, que Lagrange avait un peu évolué ces dernières années. Dans un dossier du magazine ‘‘Sciences et Avenir’’ d’avril 2006, titré lourdement en couverture : « Pourquoi les OVNI ont disparu », Lagrange, à la fin d’un article subtil expliquant que les ovnis « ont disparu du ciel mais sont entrés dans la culture », finissait par lâcher une petite bombe que peu de gens ont remarquée : « Je crois que nous sommes, en gros, les babouins du cosmos. » Décodage : oui, les ovnis et les ET sont là, mais ils sont tellement avancés que nous n’y comprenons rien ! C’est l’ « hypothèse du zoo », bien connue, selon laquelle nous sommes surveillés et manipulés par des êtres plus évolués, sans nous en douter. Dans le dossier du Monde diplomatique, Lagrange s’abstient, on s’en doute, de développer cette idée qui sent un peu trop le soufre. Et il revient à son discours classique, bien rôdé : les ovnis, c’est de la science-fiction populaire, pimentée de sauce ‘‘conspirationniste’’.

Il faudrait prendre le temps de décortiquer, point par point, cet article trompeur, mais je vais me contenter ici de signaler quelques escamotages et entourloupes assez faciles à débusquer. Tout d’abord, dans son récit de la première vague de « soucoupes volantes » aux Etats-Unis, au cours de l’été 1947, Lagrange omet de signaler que nous disposons aujourd’hui de nombreux documents officiels américains, militaires et civils (FBI, CIA…), déclassifiés dans les années 70, qui établissent la réalité des observations d’ovnis et la mise en place d’une politique de dissimulation. Lagrange le sait bien mais il préfère écrire que « dès cette période germe l’idée selon laquelle la vérité sur les soucoupes volantes serait cachée au public ». Il cite une lettre peu connue, adressée au FBI, « exigeant de savoir s’il participe au camouflage de données sur ces mystérieux engins volants ». Mais il oublie de citer un autre document, pourtant archi-connu, dans lequel Edgar Hoover lui-même se plaint amèrement d’être tenu à l’écart par les militaires ! Il y avait, déjà, un problème de ‘‘non-communication’’ entre les militaires et leurs collègues des agences civiles, et il est légitime de se demander pourquoi, à propos de ces ovnis qui n’existent pas. (1)

Voici une autre bizarrerie du dossier. Dans la colonne : « Quelques dates », Lagrange mentionne, pour l’année 1948, un rapport « top secret » du « Project Sign » de l’armée de l’Air « concluant à l’origine extraterrestre des soucoupes ». Mais le général Vandenberg l’avait refusé et avait ordonné sa destruction, si bien que ce rapport est aujourd’hui introuvable. Tout ceci est exact, bien connu aujourd’hui, mais l’histoire aurait mérité une place dans l’article avec au moins un mot d’explication. Il aurait fallu d’abord signaler la fameuse lettre du général Twining de septembre 1947, affirmant la réalité des ovnis, qui fut à l’origine de la création de cette commission « Sign ». Pourquoi ces officiers compétents des services techniques de l’armée de l’Air avaient-ils écrit ce rapport très secret, à la suite de quelles observations, et pourquoi avait-on ordonné, en haut lieu, sa destruction ? Ce n’est pas faire de la « théorie du complot » que de poser ces questions. (2)

Pierre Lagrange évoque ensuite l’apparition de groupes privés d’enquêteurs « amateurs », souvent appelés « soucoupistes », précise-t-il. L’expression est bonne pour les tourner en ridicule, et elle revient souvent sous sa plume. Donnons-lui un bon point, cependant, pour avoir mentionné que l’amiral Roscoe Hillenkoetter, le premier directeur de la CIA, était devenu président du principal groupe d’enquêtes, le NICAP, dirigé par le Major Donald Keyhoe. Curieux, tout de même, qu’un ex-directeur de la CIA s’intéresse d’aussi près aux ovnis et soutienne implicitement la ligne de Keyhoe dénonçant la politique militaire du secret ! Alors, les ovnis et le secret, ce n’était pas que du folklore populaire ?

Rassurons-nous. En 1950 est paru un livre à scandale du chroniqueur de “Variety” Frank Scully, révélant des histoires d’accidents supposés de soucoupes volantes. (3) Le Major Donald Keyhoe, explique Lagrange, ne voulait pas entendre parler de ces histoires, et il avait bien raison car un journaliste démasqua rapidement la source de ces fausses rumeurs, un escroc du nom de Silas Newton. Il me paraît intéressant de citer ici une autre petite découverte, faite plus récemment par Karl Pflock, un « ufologue » que Lagrange connaît bien, auteur du livre de référence contre l’affaire de Roswell. Pflock a découvert que deux agents secrets (on ne sait de quel service) avaient cuisiné l’escroc Newton pour voir ce qu’il savait au juste, puis l’avaient encouragé à continuer à raconter ses bobards ! Mais pourquoi donc ? Peut-être pour protéger de vrais secrets, se demande Pflock lui-même. (4)

C’est là qu’il faut dire un mot de Roswell qui, incidemment, n’était pas mentionné dans le livre de Scully. Lagrange a « oublié » de mentionner que, le 8 juillet 1947, la base des bombardiers atomiques avait révélé la découverte d’un ovni accidenté dans la région. Mais ce n’était qu’une méprise, a-t-on vite expliqué, une confusion avec un ballon météo et sa cible radar montés sur baguettes de balsa. Cette découverte et son démenti furent le point culminant de cette première vague historique de 1947, comme le montre bien la presse de l’époque, donnant le coup d’envoi d’une ligne dure de démenti permanent des ovnis, qui dure encore aujourd’hui. Précisons quand même que c’est une situation spécifique aux Etats-Unis. Depuis quelques années les choses commencent à bouger dans un certain nombre de pays, dont la France (même si certains trouvent, non sans raison, que cela devrait aller plus vite !)

Voici une autre entourloupe. Lagrange raconte l’épisode bien connu du « Rapport Condon », du nom de ce physicien éminent qui avait été chargé en 1966 d’une enquête officielle sur les ovnis, sous la pression du Congrès. Condon était un savant progressiste, souligne Lagrange, qui avait été en butte à la commission McCarthy. « Ouvert à toutes les hypothèses », ajoute-t-il. Mais voilà, nous savons bien que c’est faux. Il n’y avait pas plus sceptique que lui sur ces histoires d’ovnis, absurdes selon lui. Une visite par des extraterrestres était inconcevable dans l’esprit d’Edward Condon, qui avait estimé curieusement, dans ses conclusions, qu’il n’y avait aucune possibilité de visite de la Terre au cours des… 10 000 prochaines années ! (5) Il avait affirmé, d’autre part, qu’il n’avait pas trouvé la moindre preuve d’une politique du secret. (6) Or, alors que le bon Dr Condon rédigeait ces conclusions négatives, se déroulait dans la nuit du 24 octobre 1968 l’un des plus spectaculaires survols rapprochés par un ovni d’une base de missiles nucléaires, Minot AFB dans le Dakota du Nord, deux heures durant… (7) Ces dernières années, des enquêteurs très sérieux du « Sign Historical Group » ont pu reconstituer le cas, avec au moins une vingtaine de témoins, dont le copilote d’un B-52 ayant survolé l’ovni, qui a été interviewé par la grande chaîne de télévision ABC dans une émission animée par Peter Jennings en 2005. (8)

Conclusion de Pierre Lagrange sur le rapport Condon : « Ce coup d’arrêt contribue à creuser un fossé entre ‘culture ufologique’ et culture scientifique. » Là, on ne peut qu’être d’accord. Mais, dans toute cette histoire, qui sont les naïfs ?

Pierre Lagrange évoque ensuite la divulgation en application de la loi FOIA, à partir des années 70, des nombreuses pages de documents officiels sur les ovnis, principalement du FBI et de la CIA, et il note qu’ils ont ainsi admis qu’ils « avaient menti en affirmant ne pas avoir enquêté sur le sujet ». Certes, mais c’est beaucoup mieux que cela : ces documents démontrent de manière très convaincante la réalité des ovnis et la politique du secret à leur sujet ! Ce n’est pas de la théorie du complot, là non plus. C’est vers la fin des années 70, raconte ensuite Lagrange, que la thèse du secret commence à se diffuser dans le grand public, d’abord avec le fameux film « Rencontres du troisième type » en 1977. « Enfin, Roswell vient », sous la forme d’un premier livre, celui de William Moore et Charles Berlitz, paru en 1980. C’est le seul livre ‘‘pro-Roswell’’ cité par Lagrange, alors que beaucoup d’autres, bien meilleurs, sont parus depuis, qui ont d’ailleurs provoqué une enquête au Congrès, ouverte début 1994 et menée par le GAO. L’armée de l’Air, grande muette sur les ovnis, s’est alors réveillée et a rassemblé dare-dare une grosse documentation de près de mille pages sur les ballons de l’époque, pour tenter de démontrer que les aviateurs de Roswell avaient en fait découvert un « train » de ballons très secret. Mais c’étaient toujours des petits ballons météo et leurs cibles radar montées sur baguettes de balsa, d’une banalité totale. Comment les officiers chargés des bombardiers atomiques avaient-ils pu être bluffés par des baguettes de balsa ? Question idiote, ‘‘conspirationniste’’ ! En fait, l’étude attentive de cette documentation montre que le train de ballons visé, « Mogul 4 », n’avait même pas décollé pour cause de temps couvert. Fiasco total de la thèse des ballons. La commission du Congrès ne s’y est pas trompée. Ayant constaté pour sa part la destruction, non motivée et insolite, d’une grande partie des archives de la base de Roswell, elle a conclu discrètement en 1995 que « l’enquête sur la nature de ce qui s’est écrasé à Roswell continue ». Lagrange oublie de citer cela. Il est vrai qu’il avait écrit alors, dans “Libération”, que la commission du Congrès avait accepté l’explication des ballons ! (9)

Est-ce bien la peine de poursuivre plus longuement la pêche aux entourloupes ? Citons encore, tout de même, un raccourci saisissant. Lagrange explique que c’est l’apparition, en 1987, de documents, controversés, sur les études très secrètes menées par le mystérieux groupe « Majestic 12 » qu’aurait créé le Président Truman en 1947 à la suite de Roswell, qui a lancé en grand les théories du complot sur les ovnis. C’est en effet un jalon important sur la route des rumeurs ‘‘conspirationnistes’’. Mais Lagrange en fait trop. Tout y passe, y compris le dossier des enlèvements qui aurait été révélé selon lui par ces documents. Il s’agit là d’une falsification. Tous ceux qui ont un peu étudié le dossier savent que les histoires d’enlèvements avaient commencé bien avant, notamment avec le cas célèbre des époux Hill, divulgué en 1966. Mais cet escamotage est commode pour écarter ce dossier gênant.

Après de telles simplifications, la voie est libre pour gloser à son aise sur les discours « soucoupistes » et les « théories du complot ». Mais on a l’impression d’un recul de Lagrange par rapport aux timides débuts d’ouverture qu’on avait cru déceler chez lui. Pourquoi cela ? Serait-ce parce que le dossier de Roswell, de nouveau d’actualité en ce début de juillet, s’est encore renforcé cette année ? Quitte à me faire reprocher un coup de publicité, j’invite le lecteur à s’informer à ce sujet en lisant mon livre “Le crash de Roswell” (Editions JMG -Le temps présent), réédité au début de l’année, et à visiter mon blog pour les derniers développements, à http://bourdais.blogspot.com

 

Gildas Bourdais

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Notes :

(1) Signalons quelques livres en français traitant des documents américains déclassifiés :

Gildas Bourdais, « Ovnis. La levée progressive du secret » (JMG Editions, 2001)

François Parmentier, « OVNI : 60 ans de désinformation » (Editions du Rocher, 2004)

Jean-Gabriel Greslé, « Documents interdits » (Editions DERVY, 2004)

Gildas Bourdais, « Le crash de Roswell » (JMG Editions – Le temps présent, 2009)

(2) Ces épisodes sont analysés en détail dans les livres ci-dessus.

(3) Frank Scully, “Behind the Flying Saucers” (Holt, New York, 1950. Trad. : « Le mystère des soucoupes volantes », Les Editions mondiales, Paris, 1951)

(4) Karl Pflock, article “What’s really behind the flying saucers ?”, dans la revue “The Anomalist”, No 8, printemps 2000. (www.anomalist.com, ou librairie Arcturus Books, email : RGirard@aol.com)

(5) Dr Edward U. Condon, Project Director, “Scientific Study of Unidentified Flying Objects, conducted by the University of Colorado, under research contract with the US Air Force’’, publié en janvier 1969 (voir page 28 du rapport, dans l’édition de poche, Bantam Book, New York).

(6) Ibid., page 5.

(7) Ce cas a fait l’objet de nombreux articles. Signalons, en français, celui de Thomas Tullien, principal enquêteur du groupe : « Panique à Minot Air Force Base », revue « SciFi », No 1, octobre 2006. Voir aussi le livre de Jean-Jacques Velasco, « Troubles dans le ciel », pp. 270 à 276 (Presses du Châtelet, 2007). En anglais, voir par exemple le site http://ufocasebook.com/minotafbufo1968

(8) Cette émission a été rediffusée en France par la chaîne câblée Planète No Limit, sous le titre « Rencontre avec un ovni » (notamment les 5 et 9 juillet 2009).

(9) Voir notamment ces articles sur mon blog :

http://bourdais.blogspot.com/2005/11/linfluence-de-pierre-lagrange-dans-les.html

http://bourdais.blogspot.com/1996/12/notes-sur-la-rumeur-de-roswell.html

 

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