Le suicide. Conséquences sur l’après-vie et la prochaine vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quel est l’impact du suicide sur la conscience ‘décorporée’ (après la mort biologique) et sur la prochaine vie terrestre de l’âme-personnalité de l’individu qui a décidé d’interrompre prématurément la durée de vie qui lui était impartie ? Voici, à ce propos, un éclairage très intéressant provenant d’Anne Givaudan, celle-ci ayant vécu, dès son jeune âge, des expériences de décorporation ou sortie hors du corps.

 

Lors de sorties hors du corps, Anne Givaudan a été amenée à entrer en contact avec des âmes qui ont volontairement mis fin à une (ou plusieurs) de leurs vies terrestres.

 

1. John Smith :

Hors de son corps, Anne Givaudan eut la perception d’un grand gaillard blond aux yeux clairs. Il déclara s’appeler John Smith. Ses parents n’avaient pas su quoi faire de lui, déclara-t-il. Le père était un homme violent qui buvait et battait son épouse. Les policiers l’attrapaient régulièrement et le gardaient pour des vols sans importance. Un jour, sa mère ne revint plus. Lui et son père vivaient dans une espèce de grande caravane. Il fut un jour accosté par deux militaires qui lui proposèrent de s’enrôler dans l’armée, ce qu’il fit. C’était à l’époque de la guerre du Vietnam.

L’âme de John Smith invita la visiteuse à voir ce qui s’est passé comme il l’a vécu. Ils se retrouvèrent alors dans une salle aux murs blancs opaques, avec deux fauteuils confortables. La conscience d’Anne Givaudan se vit alors projetée dans le corps d’un soldat proche de John, dans une rizière pleine de bestioles qui piquaient…

« On a l’habitude de rentrer comme ça dans les villages, on tue, on viole, on brûle, et puis c’est fini, on n’en reparle plus jamais. Cela, c’est les consignes et on les respecte, sinon c’est l’exclusion et c’est comme la mort pour nous.

Au début, on nous avait dit que les villageois étaient tous armés et puis on a bien vu que ce n’était pas vrai, mais on a continué de la même façon. »

« Retourne-toi et frappe ! », hurla John.

« Derrière moi, un jeune adolescent asiatique, un outil semblable à une serpe à la main, s’apprête à me frapper. Je frappe, sans regarder, sans réfléchir, c’est lui ou moi.

Vite tué celui-là, au moins, il ne souffrira plus…’, est la seule pensée que l’homme que j’habite momentanément semble capable d’émettre. »

Dans un coin, des femmes et des enfants étaient blottis les uns contre les autres. John viola et tua encore une fois.

Une communication radio informa les soldats que la guerre était finie et qu’il fallait cesser tout combat. Le sentiment de la tuerie inutile les habita.

Anne Givaudan se retrouva, dans son corps subtil, dans le fauteuil de la salle des Lectures de Vie. Elle fut entourée par une autre scène de la vie de John, dans laquelle elle vit celui-ci et un homme qui l’avait accompagné lors de l’épisode sordide du village. Alors qu’il se trouvait dans une chambre en présence d’une prostituée, il eut la sensation que le visage de celle-ci se transformait (il avait auparavant bu quelques verres) en celui d’une femme asiatique. Ce visage se déforma, grimaça et sembla hurler sous l’emprise d’un peur intense. John s’enfuit en courant, l’air paniqué.

Les visions de cauchemar reprirent quelques jours après, celles-ci étant de plus en plus violentes, n’importe où et sans qu’il eusse bu. Un jour, alors qu’un enfant s’était approché de lui, le visage de ce dernier se transforma en celui d’un petit asiatique. John entendit alors : « Pourquoi tu m’as tué ? Méchant ! Méchant ! » L’enfant se mit à hurler et John s’enfuit hébété.

La vie de John devint un enfer, il ne dormait plus, ne mangeait plus, ne sortait plus. Chaque personne rencontrée se transformait en visage torturé, grimaçant de souffrance. Psychiatres, médecins de l’armée, rien n’y fit, et aucun médicament ne pouvait le faire dormir. Et quand il sombrait dans le sommeil, les réveils étaient douloureux. Il finit par se suicider d’une balle dans la tête.

Il précisa à Anne Givaudan qu’il avait pensé que mettre fin à sa vie était la seule solution. Mais là où il s’était retrouvé, après la mort, il avait recréé son enfer, cerné de morts, de souffrances… Il finit par demander qu’un peu de paix arrive enfin. Il éprouva toute la souffrance des guerres, toutes les monstruosités sans raison que l’on fait vivre ou que l’on vit, et il comprenait cette souffrance. Personne ne le punissait, il était seul avec lui-même et vide de toute colère. Puis il a fini par cesser de souffrir.

Il a alors rencontré deux êtres, un homme et une femme qu’il ne connaissait pas mais qui semblaient bien le connaître. Il était, depuis sa mort, comme dans une salle d’attente, et c’était là qu’ils vinrent le trouver. Ils lui ont demandé s’il voulait comprendre et savoir ce qu’il pouvait faire pour se sentir mieux. Il a ainsi été « soigné » : il passa dans des bains de lumière, et les sons qu’il entendait l’apaisèrent.

Un jour, les deux êtres revinrent pour lui dire qu’il était temps pour lui de revenir sur Terre. Une peur profonde et glaciale l’a alors envahi, car il ne voulait pas reprendre le fil de son histoire. Les deux êtres lui expliquèrent ceci :

« Le suicide ne fait pas partie du parcours de qui que ce soit. Ce que tu as vécu juste après ta mort, tu aurais pu le vivre en restant sur Terre et réparer ton histoire, vivre deux vies en une.

Tu aurais alors compris que nul n’est obligé d’obéir à l’ordre établi, à des supérieurs, et qu’il est toujours en notre pouvoir de dire non.

C’est ce que tu vas apprendre dans cette nouvelle vie.

Quoi qu’il arrive, tu écouteras ton cœur et tu sauveras autant de vies que tu en as détruites. »

Les deux êtres lui ont alors montré les possibilités qui l’attendaient. Après avoir fini par dire « un petit oui, un peu timide », il a vu des scènes de ses futurs parents et des scènes de son futur travail. Il allait être pompier et il sauverait des vies, même au prix de la sienne.

« Ce que je vois de cette vie-là est très rapide :

Un petit garçon joue avec une voiture de pompiers sous l’oeil amusé de ses parents. Il parle peu mais le peu de mots que j’entends sont les suivants :

‘Je veux être un pompier…’

Le petit garçon a des nuits agitées par des scènes de guerre et de mort qui le font se réveiller en hurlant, tandis que ses parents essaient vainement de le rassurer… Le temps passe vite.

Quelques scènes défilent rapidement : des bâtiments en flammes, des noyés secourus à temps, des voitures prenant feu et des chatons perchés sur des arbres, ne sachant comment en descendre. John devenu Steve est partout dès qu’il faut aider, il est sportif et rien ne lui fait peur malgré son physique un peu lourd et sa tête ronde d’adolescent bien nourri.

Il est aimé et reconnu pour sa bravoure et son grand cœur. Les coups les plus durs, les sauvetages les plus improbables et les plus dangereux, sont pour lui. Il sauve des vies et donne la nette sensation que c’est son seul objectif. Certains pourraient y voir ‘le syndrome du sauveteur’, peu importe, il sent comme une force en lui qui l’aide à accomplir ce qu’il considère comme le but de sa vie.

Il est encore tout jeune et nous sommes le 11 septembre, ce jour qui marquera toute l’Amérique et le monde entier par répercussion.

Steve est pompier à New York.

‘Il y a eu un attentat ! Les tours du World Trade Center sont en feu.’ Les cris fusent partout dans les rues et sur toutes les radios et les chaînes multiples de télévision.

Les pompiers sont sur place tandis que l’affolement se répand, tel un raz de marée, dans la population incrédule.

Des cris, du bruit, des pleurs, on se croirait en guerre, et dans la tête de Steve qui n’a jamais connu la guerre, c’est comme si des images connues, de mort et de peur, de bombardements et de tueries, défilaient à grande vitesse et complètement en désordre.

Il respire, essaie d’effacer ces images qui, pour lui, ne correspondent à rien de ce qui se passe dans les tours. Il doit être efficace et penser très vite comment y parvenir. Dans sa tête, le seul objectif est de sauver le maximum de personnes.

Son chef lui a pourtant intimé l’ordre d’attendre… mais une force le pousse à agir vite. Il grimpe et se trouve face à la silhouette menue d’une femme qui, prise de panique, essaie de passer par la fenêtre du quatrième étage. Elle est là, de dos, prête à sauter dans un vide mortel qui l’attire, et il faut toute la persuasion du jeune homme pour qu’elle se calme enfin et écoute. La silhouette se retourne et Steve n’a que le temps de percevoir le sourire qui se dessine sur le visage asiatique de la femme, tandis que, irrésistiblement attiré, il plonge dans son regard, absorbé par une spirale lumineuse qui l’aspire dans une ronde qui paraît ne jamais s’arrêter.

Il entend avec une netteté qui ne laisse place à aucune interrogation :

‘Ce qui était à accomplir est accompli. A présent, sois en paix !’

La fumée rend tout plus difficile, on étouffe et un brouillard opaque envahit tout l’étage. Un bruit sourd et puis plus rien.

Steve s’élève au-dessus des tours qui s’écroulent. Il regarde sans encore comprendre ce qu’il fait là. Il veut redescendre et s’aperçoit avec stupéfaction que son ‘corps’ traverse les décombres. Il lui faudra un peu de temps et de l’aide pour comprendre qu’il est mort.

Alors, il se souvient… De la guerre, de sa décision, de ce retour un peu forcé, et il sourit.

Il suit ses funérailles et, cette fois, il reçoit de là où il est les remerciements de tous ceux qu’il a aidés. En fait, ce ne sont pas des remerciements dont il a besoin, mais de cette vague de chaleur douce et aimante qui monte vers lui et l’aide à poursuivre sa route vers d’autres plans. Ce n’est pas de reconnaissance dont il a besoin, mais d’Amour, d’affection, et c’est cela même qu’il ressent quand les obsèques, concernant les pompiers courageux morts lors de cet incendie, occupent l’écran de toutes les chaînes de télévision.

Peut-être que John-Steve reviendra encore une fois sur Terre juste pour apprendre à se positionner en face d’une autorité qui prétend lui faire faire ce que son âme réprouve, peut-être n’a-t-il plus besoin de cela… Son âme seule saura le lui dire en temps voulu. » (A. Givaudan)

John déclara qu’il ne sert à rien d’échapper à la Terre et à ses enseignements. Il sait maintenant qu’un contrat signé avec soi-même se vit jusqu’au bout et qu’il y a toujours des solutions.

En bas, une famille est en deuil. Les parents et les frères de Steve vivent à leur façon cette mort brutale…

« Eux aussi sont venus apprendre à travers ma mort un enseignement essentiel. Ma mort va être le choc nécessaire pour que l’un et l’autre de mes parents, à leur manière, ouvrent une porte vers les mondes subtils. Ils vont chercher à comprendre et à adoucir leur peine, et à travers cette recherche ils accompliront un chemin que, sans cela, ils n’auraient jamais entrepris dans cette vie. C’était une entente entre eux et moi… Il est tellement difficile de laisser partir ceux que l’on aime… » (Steve)

Voici l’enseignement de celui qu’Anne Givaudan appelle le « Grand Être sans visage » :

« Dis aux hommes de la Terre que, contrairement à bon nombre d’idées qui circulent sur votre planète, la personne qui se suicide ne va pas en enfer, mais demandez-vous : qu’est-ce que l’enfer, si ce n’est les souffrances que s’inflige celui qui se sent coupable ?

Que cet enfer se matérialise durant la vie sur Terre par des maladies, un intense mal de vivre ou comme pour John par d’insoutenables visions, qu’il se concrétise, après la mort du corps, par un univers de peur et de douleur, qu’importe. Les moyens que l’humain met en place pour se faire souffrir sont innombrables ! (…)

Celui qui souffre dans son corps ou dans son âme, que ce soit lors de sa vie terrestre ou après la mort du corps, est toujours le créateur de ses souffrances. »

Nous sommes responsables de ce à quoi nous donnons existence, dans cette vie ou dans une autre. Nous sommes les créateurs de nos actes, de nos pensées, de nos paroles, et nous en assumons les conséquences. Cette loi n’est ni une récompense ni une punition de quoi que ce soit.

Le corps physique est le temple par lequel l’entité peut dissoudre les conflits et les nœuds qu’elle a engendrés et que son âme veut intensément résoudre.

« La mort du corps ne permet aucun arrêt à ce processus et croire que le tuer mettra un point final aux problèmes de la vie est une illusion supplémentaire. »

Le suicide n’est jamais un choix de Vie.

« Avant toute incarnation, l’entité aidée par ses guides a déjà pris connaissance des grandes lignes de sa vie future. Lorsque John a compris qu’il avait rompu un pacte avec lui-même, il a accepté de revenir sur Terre pour accomplir un temps égal au nombre d’années qu’il aurait dû vivre s’il ne s’était pas donné la mort.

En accord avec les grandes Lois de la Vie qui sont bien loin de celles créées par les hommes, il a passé les quelques années terrestres qui manquaient à son parcours, en sauvant autant de vies humaines qu’il en avait ôtées. » (1)

 

2. Elisabeth :

Lors d’une sortie hors du corps, la conscience d’Anne Givaudan entra en contact avec Elisabeth, laquelle avait été une compagne de classe. Avant de la « rencontrer », elle avait eu la perception de la cour de son ancien collège, avec le terrain de sport sur lequel se trouvaient deux équipes de garçons et filles jouant au volley.

Elisabeth apparut telle qu’elle était à l’époque de ses 16 ans. Elle avait souffert de diabète. Son père médecin connaissait le père d’Anne. Elles habitaient toutes deux des villages éloignés.

Anne Givaudan se vit dans le corps qu’elle avait à cette époque, alors qu’elle était élève de terminale et qu’elle suivait un cours d’allemand qui l’ennuyait. Elisabeth était absente (à cause de sa maladie), et Anne ressentait un malaise. Le proviseur du lycée entra dans la salle pour annoncer le décès d’Elisabeth.

Elisabeth, présente dans un espace blanc, immaculé et paisible, dit à son ancienne compagne de classe de regarder attentivement ce qui allait lui être montré.

La pièce laissa alors la place à une scène remontant à une autre époque, celle des années 1900. Il y avait là une jolie jeune femme qui se promenait au bras d’un homme élégant, dans ce paraissait être un jardin parisien. Elle avait une ombrelle blanche en dentelle et portait une longue robe. L’homme qui l’enlaçait fit référence au mal de ventre qu’elle ressentait depuis la naissance de leur deuxième enfant, les résultats des examens devant arriver dans quelques jours. Il lui suggéra de profiter de cette journée de printemps. Ils se retrouvèrent dans une rue parisienne du Marais.

Elisabeth expliqua à son ancienne compagne de classe que cette femme c’était elle.

Les scènes se succédèrent avec rapidité. L’une d’elles montra le couple dans le bureau d’un médecin. Sophie (c’était son prénom) apprit qu’elle était atteinte d’une grave maladie.

Elle et son mari Paul avaient deux enfants, une fille de 3 ans et un garçon de 10 ans. Sophie avait 35 ans…

Elisabeth expliqua, dans son espace d’après-vie, qu’elle s’était enfermée dans une bulle de souffrance dont elle ne percevait pas l’issue. Sa foi était superficielle et elle ne pouvait se raccrocher à elle.

Qu’est-ce que je savais après tout de ce qui m’attendait ? Et puis ce Dieu qui m’envoyait cette maladie « mortelle », comment le considérer comme bon et miséricordieux ? Qu’est-ce que j’avais fait pour mériter ça ?

Elle s’enfonça dans un désespoir sans issue. Elle se mit alors à vouloir devancer son ennemie, en projetant de mettre elle-même un terme à sa vie…

« Un jour enfin, mon plan fut au point. J’avais prévu les moindres détails et toutes les éventualités ou presque. Et lorsque ce matin-là, après avoir embrassé plus tendrement qu’à l’habitude les enfants partant à l’école avec leur Nannie, je m’allongeai dans la baignoire pleine d’eau avec la lame coupante du rasoir (…). »

Alors que la vie commençait à la quitter, elle eut un dernier sursaut, les visages de Paul et des enfants lui apparurent, elle voulut revenir sur sa décision d’en finir avec sa vie, mais c’était trop tard. Son corps inanimé sous elle baignait dans une eau rougie par le sang. Mais le pire restait à venir :

« En quelques instants, je retrouve la salle de bain, mais, cette fois, les enfants et Paul, ainsi que Nannie, sont là autour du corps sans vie de Sophie. Je comprends vite que c’est son jeune fils qui vient de découvrir le corps de sa mère et qui maintenant regarde la scène, paralysé et sans voix devant le spectacle.

Ce n’est plus la silhouette d’Elisabeth, mais celle de Sophie qui est là et regarde à côté de moi la scène qui se déroule sous ses yeux. Elle me voit et me parle comme à une vieille connaissance. » (A. Givaudan)

Sophie avait pris conscience qu’elle s’était trompée en croyant tromper l’ennemi.

« Lorsque mon fils est entré et m’a découverte, j’ai cru que j’allais mourir une seconde fois. J’ai ressenti son désarroi immense et sa stupeur, comme si c’était à moi que cela arrivait. Je me suis mise alors à souffrir des douleurs de chaque personne que j’aimais et qui découvrait mon corps sans vie.

Les sentiments d’impuissance, de colère, d’abandon, les douleurs de la trahison, tout ce qui habitait chacun me percutait de plein fouet et se transformait à l’intérieur de moi en une souffrance intolérable.

J’étais de plus en plus mal et cet enfer-là était mille fois plus douloureux que celui que j’avais cru connaître sur Terre.

Ma mort par suicide allait entraîner des conséquences pour ceux que j’aimais, auxquelles mon cerveau malade n’avait pas pensé un seul instant.

La religion ne voulait pas de moi et personne n’osait parler des circonstances de ma mort.

La honte recouvrait ma famille. Je vis alors combien ce poids du ‘non-dit’, du péché, dont j’étais à présent coupable, pesait sur les épaules de chacun de mes enfants et sur leur père.

Je me rendis compte de la culpabilité que ce dernier éprouvait sans que je puisse adoucir sa peine. Cela aussi me faisait mal.

J’aurais voulu lui dire que personne n’était responsable de ma mort. Que moi seule m’étais enfermée dans ce cocon noir et poisseux, mais je ne pouvais rien dire, rien faire, personne ne m’entendait, je ne pouvais que ressentir.

Paul pleurait. Il pleurait cet amour qui s’en allait trop tôt, il pleurait son impuissance, il s’en voulait tellement de son incapacité à exprimer son désarroi et ses pensées tournaient en rond, rebelles à tout raisonnement.

‘J’aurais dû voir qu’elle allait se suicider… Si j’avais été plus présent, ça ne serait pas arrivé… Et les enfants… Je ne sais même pas comment les consoler… Je suis un incapable.’ »

Sophie se penchait vers son compagnon :

« Paul je t’aime et tu as fait tout ce qui était possible humainement, rien ne pouvait ces derniers temps me distraire de la décision que j’avais prise.

Tu n’es pour rien dans mon acte. J’étais tellement centrée sur moi, rien que sur moi.

Je viens juste de me rendre compte combien je vous aime. »

L’homme n’entendait évidemment pas. La jeune femme essaya de lui caresser la joue, puis elle se recula et se recroquevilla dans sa douleur et devant tant de gâchis. Elle murmura : « Si j’avais su… »

La scène suivante montra l’enterrement de Sophie. Elisabeth fit ce commentaire :

« Regarde les personnes qui sont présentes : il y a ceux que tu connais maintenant et puis le médecin ami de la famille et les parents de Sophie qui, au-delà de leurs croyances, ont fait un acte d’amour en venant à ces obsèques sans gloire.

J’ai conçu beaucoup de colère alors contre la religion catholique et son intransigeance, mais regarde le médecin, comme il semble touché par cette mort.

Luis aussi s’est senti, comme Paul, coupable de ne rien avoir pu faire et il a demandé une autopsie comme cela se pratique parfois… »

L’autopsie a révélé qu’il n’y avait pas de maladie grave ou mortelle. Les deux dirigeants du laboratoire ont dit au médecin de famille qu’une inversion dans les fiches avait dû se glisser entre deux analyses…

« Rapidement, après ma mort, je me suis retrouvée dans un endroit semblable à la salle d’attente d’un hôpital, très propre et très blanc.

Je ne sais pas combien de temps s’est passé là, mais j’ai pu voir, à certains moments, des scènes de la Terre et les répercussions de mon acte sur tous ceux que j’aimais.

J’étais atterrée car jamais je n’aurais cru causer tant de douleur ni en ressentir autant. Il n’y avait plus de différence entre moi et les autres, entre leurs blessures et les miennes, et tout ce qui, sur Terre, semblait ne pas me concerner, devenait tout à coup une partie intégrante de moi.

Paul, qui m’en voulait encore de l’avoir quitté si brutalement, avait fini par se remarier avec une femme qui aimait nos enfants, mais notre fils Paul Junior était très perturbé sur le plan psychique. Sa sœur, maintenant devenue une belle jeune fille, s’accrochait désespérément à tout homme qu’elle rencontrait, prête à toutes les turpitudes pour ne pas être abandonnée, ce qui malgré tout lui arrivait régulièrement.

Paul Junior était pensionnaire dans une école de hautes études et si tout allait bien dans le domaine de son université, il en était autrement pour tout ce qui concernait le plan affectif.

Il naviguait entre le vice et la vertu, aimant et torturant tour à tour, sans jamais trouver la paix. Ses amours tumultueuses défrayaient la chronique, tandis que chaque jour il se détruisait un peu plus par tous les moyens qu’il trouvait à sa portée ou qu’il inventait.

Le médecin ami venait de mourir et je savais que sa vie avait été réduite par la culpabilité et le chagrin qu’il vivait depuis mon suicide.

De là où je me trouvais, je ne pouvais qu’assister impuissante aux égarements ou aux difficultés concernant la vie de chacun.

Ma souffrance était insondable et je n’en voyais pas le bout, lorsqu’un jour l’amour que j’essayais en vain de donner réussit enfin à toucher l’un des miens.

Ce jour-là, j’essayai d’envoyer un peu de courage et de tendresse à ma fille, battue par un compagnon de passage qui l’avait abandonnée pour une autre. Elle pleurait et songeait à mettre fin à ses jours, elle m’appelait et j’entendais sa voix qui suppliait :

‘Maman, pourquoi m’as-tu abandonnée, j’aurais tellement besoin de toi, de tes conseils, de tes bras. Je veux te rejoindre…’

Je ne savais que faire, tellement j’étais perdue devant cet appel qui résonnait en moi. J’aurais tout donné pour qu’elle puisse me voir, m’entendre, ne serait-ce qu’un instant. Comment lui dire que la mort n’était pas la solution, que la mort n’existait pas et que la solution était toujours là où nous nous trouvions.

C’est alors que le ‘miracle’ se produisit. Dans ma salle d’attente, je vis se diriger vers moi une silhouette de lumière dont les contours devinrent de plus en plus précis à mesure qu’elle approchait.

Un être, homme ou femme, je ne saurais le dire tant ses traits pouvaient appartenir à l’un ou l’autre sexe, était enfin là, dans ce monde de silence où je me sentais si seule.

‘Ta prière est entendue’, dit-il d’un ton chaleureux. ‘Tu vas pouvoir parler à ton enfant durant quelques minutes de temps terrestre. Ce sera ta seule possibilité avant ton incarnation qui approche… Un peu plus tard, nous t’expliquerons ce qui t’attend et ce pour quoi tu vas retourner sur Terre.’

Je n’écoutais plus, seule une chose comptait maintenant, j’allais pouvoir aider ma fille, elle allait m’entendre et je pourrais la serrer peut-être dans mes bras.

Sur un geste de l’Être, je me suis sentie basculer et aussitôt j’ai vu ma fille dans sa petite chambre d’hôtel et son désarroi grandissant. »

Lili, regarde, je suis là.

« Lili regarde, sans y croire, tandis que Sophie s’approche d’elle, vêtue d’une robe que sa fille connaissait bien lorsqu’elle était enfant.

‘Maman, c’est toi ?’ La voix de Lili est incrédule.

‘Chérie, je voulais te dire que je t’aime et que jamais je n’ai voulu t’abandonner. Tu as une grande valeur pour moi. Le suicide est terrible, la vie, ta vie comme celle de tout être vivant, est sacrée. Je ne me pardonne pas de t’avoir abandonnée. Le suicide est une trahison, une rupture de contrat envers soi-même. Moi aussi, j’ai cru que cet acte mettrait fin à mes souffrances et j’ai vu combien, loin de disparaître avec mon corps, elles étaient encore plus intenses après. Elles ne sont pas physiques mais tellement plus terribles à supporter. Elles ont pour nom : culpabilité, impuissance, et se doublent du sentiment d’échec face à un obstacle qui paraît dérisoire vu de plus loin, de plus haut.

Lorsque tu te sens dans l’impasse, retire-toi quelques instants au fond de toi si tu le peux, et regarde la situation que tu vis, comme une spectatrice de la scène qui se joue.

J’ai compris que nous étions des acteurs des scènes de notre vie, mais que nous étions aussi bien plus que le rôle que nous nous donnons dans une scène ou dans une autre.’

Sophie s’interrompt un instant pour prendre le temps de choisir ses mots, tandis que sa fille n’ose bouger de peur d’interrompre cette vision.

‘Je t’aime, ma Lili, ma petite, ma belle.

Je ne pourrai me montrer à toi que cette unique fois, mais garde cette vision dans ton cœur et sache que je serai toujours près de toi, même si tu ne me vois pas, même si tu ne me sens pas.

Auprès de chacun de nous, il y a quelqu’un qui nous aime, un peu comme un guide. Jamais personne n’est seul au monde…’

‘Maman, reste encore un peu…’

‘J’ai encore beaucoup de choses à réparer dans mon histoire, ma chérie, mais n’oublie jamais que je t’aime et que cet amour sera notre lien le plus sûr. Je dois partir à présent… Je ne peux même pas te serrer dans mes bras, mais, dès ce jour, il suffira que tu fasses appel à moi et je serai là, où que tu sois, je connais le chemin qui me mène jusqu’à toi.’

Lili sent tout à coup son cœur et son corps respirer différemment… Comme si un espace se créait en elle, lui permettant de respirer profondément et intensément la vie. Elle reste là sans bouger, de peur de s’apercevoir que ce n’était qu’un rêve et que tout va disparaître à son réveil. Non, elle est réveillée depuis longtemps et cette apparition qui l’habite va désormais l’aider à accomplir sa propre histoire. Le sourire de sa mère qui, elle le sait désormais, ne l’a pas abandonnée, est gravé en elle, pour le meilleur et pour le pire. »

Sur les plans de l’âme, un Être de Lumière attendait Sophie, tandis que deux autres êtres, à ses côtés, souriaient.

« Sophie, nous t’attendons », lui lança, d’une voix enjouée, le premier des trois.

« Personne ne punit le suicide, et toi seule te juge et souffre. Nous avons lu en ton âme et nous sommes près de toi depuis longtemps, bien que jamais lors de ta vie sur Terre tu n’aies pris conscience de notre présence.

Aujourd’hui, ton âme sent le besoin impérieux de revenir sur cette même Terre et de vivre autrement cette peur de la maladie et de la mort. Te sens-tu prête à mener jusqu’au bout le contrat avec ta nouvelle vie terrestre ? »

Sophie répondit qu’elle était prête et qu’elle avait vraiment envie de contribuer à apporter un peu plus de lumière sur Terre.

« Ton programme sera le suivant : Lorsque tu reviendras sur Terre, tu auras une maladie difficile à guérir. Tu mourras de cette maladie à la fin des 16 ans qui te restaient à vivre. Ton père sera celui qui, dans ta vie précédente, a tellement culpabilisé au sujet de ta mort qu’il en a raccourci sa vie.

Tu seras dans une école catholique car il est grand temps de faire la paix en toi avec cette religion.

Quant au reste, à la façon dont tu vivras ces années et ce que tu apporteras à chacun, cela ne dépendra que de toi.

N’oublie pas que, quels que soient les épisodes de ta vie, nous serons toujours près de toi. »

Le deuxième être s’est avancé et a touché le bras de Sophie en signe d’affection.

« Quant à Lili, tu la reverras et tu sauras comment l’aider », continua-t-il, rassurant.

« Elisabeth est maintenant près de moi, rayonnante.

‘Tu comprends maintenant pourquoi je suis revenue et pourquoi aussi je suis partie…’

J’ai juste envie de lui répondre : ‘Merci Elisabeth pour ta présence et pour ce partage des moments si douloureux de ta vie.’

Les mots ne viennent pas, nous nous prenons affectueusement dans les bras et à l’instant où nos cœurs se rencontrent, se grave en moi une marque indélébile :

Le Sourire d’Elisabeth. » (A. Givaudan)

Enseignement :

« Dis aux humains de la Terre que lorsque l’Être qui se suicide est lucide et se voit au-dessus de son corps mort, comme c’est le cas de Sophie, il éprouve un grand désarroi. Tandis que des épisodes de sa vie défilent avec rapidité, l’entité perçoit et ressent, au plus profond de son être, l’inutilité de son acte et le sacré de la vie qu’elle vient de supprimer.

Là commence l’Enfer :

Un monde de souffrance d’où personne ne peut l’extraire si elle-même n’entrouvre pas la porte.

Reliée à tous ceux qu’elle aime, l’entité vit intensément les souffrances de chacun et perçoit l’illusion de ce qui l’a poussé à mourir et à modifier ainsi le parcours de ceux qui lui sont proches.

C’est sa culpabilité qui lui crée un véritable tourment et la condamne à vivre dans un univers de désespoir et d’ombre.

Dans les mondes que vous appelez ‘d’Après-Vie’, personne ne condamne ni ne juge. L’Être, seul, est le juge le plus impitoyable qui soit, pour lui-même.

Combien de personnes qui se suicident croient bien souvent qu’elles ne sont pas aimées, qu’elles ne supporteront pas l’épreuve qui est la leur et qu’elles sont incapables d’apporter de l’amour.

Illusion, Illusion d’un Ego qui a peur de la mort…

La peur avait séparé Sophie de la Vie. L’amour pour son enfant, plus fort que toutes les culpabilités, lui a offert, une ultime fois, de reprendre contact avec la Vie.

Sophie acceptera de revenir dans un corps physique pour passer une nouvelle fois l’obstacle de la peur de la mort qu’elle croyait éviter.

Elisabeth assumera pleinement sa vie, tandis que sa générosité joyeuse et attentive dissipera les nuages autour de ceux qui la côtoient.

C’est sa contribution à cette vie interrompue et à tous ceux qui, par ce geste, ont dû modifier le cours de la leur. » (2)

 

3. Arthur W. :

Anne Givaudan vit un bâtiment ancien du dix-huitième siècle, rénové. Il s’agissait en fait d’une maison de retraite…

Une femme déclara à une collègue qu’un pensionnaire ne voulait pas prendre ses cachets et que c’est tout juste si elle osait entrer dans sa chambre pour lui apporter son déjeuner… A quelques mètres de là, un homme âgé de 80 ans regardait par la baie vitrée de son appartement. Quelques objets d’Afrique, notamment, lui rappelaient sa vie de voyageur-explorateur et les années passées au service de populations démunies. C’est alors qu’il avait voulu prendre, chez lui, un tableau africain en haut d’une armoire, en utilisant un escabeau, qu’il avait eu comme un vertige et qu’il ne s’était plus souvenu de rien. Ses enfants lui avaient dit qu’il était resté allongé sur le sol pendant 24 heures, souffrant d’une fracture de la hanche, jusqu’à ce que sa fille aînée, qui venait le voir trois fois par semaine depuis la mort de sa seconde épouse, arrive pour prendre de ses nouvelles.

Après cet incident, les cinq enfants avaient demandé à faire une réunion de famille. Il sortait juste de l’hôpital où sa hanche avait été consolidée… Aucun de ses enfants ne lui a proposé de le prendre chez lui. Arthur, le père, déclara alors avoir pensé prendre, pour sa retraite, un appartement dans un manoir restauré. Mais il avait le cœur lourd…

Cela faisait maintenant plus de six mois qu’il était arrivé dans cette maison de retraite. Il n’avait à se plaindre de personne, et sa voisine, de dix ans moins âgée que lui, l’invitait souvent au restaurant, à la bibliothèque ou aux sorties proposées, mais les jours passant, il sentit moins le besoin de sortir de sa chambre. Il se sentait démotivé, inutile, hors du jeu de la vie.

Un prêtre vint le voir pour lui demander ce qui le préoccupait, car cela faisait une semaine qu’Arthur, qui n’était pourtant pas malade, ne sortait plus de son appartement. Le vieil homme déclara :

« Je doute que vous puissiez m’aider. Je ne crois pas en votre Dieu qui laisse les humains se battre et mourir de faim tandis que d’autres se gavent et meurent de suralimentation.

Un Dieu qui laisse l’injustice régner sur Terre ne peut m’aider, ni moi ni personne. »

Arthur déclara au prêtre vouloir être seul. Les semaines s’écoulèrent et il éprouva l’envie de mourir.

« Il a décidé, au fond de lui, depuis cette visite, de partir la tête haute, sans maladie, sans devenir un poids pour lui ou pour les autres. Il considère tout bien pesé qu’il a fait au mieux de ce qu’il pouvait et, après avoir passé en revue les différents épisodes de cette vie bien remplie, il décide qu’il est temps d’en finir avec cette survie qui ne veut plus rien dire à ses yeux.

C’est l’automne avec ses arbres au feuillage roux qui, pense-t-il, lui indique que le moment est venu pour lui de faire ses adieux. Il n’a aucune amertume dans le cœur, aucun regret non plus et nulle intention de laisser de message…

Aujourd’hui, un vendredi de pleine lune du mois de septembre, le vieil homme a été particulièrement agréable avec tous et a même fait rire les cuisinières et les femmes chargées du ménage de son étage. Il est sorti avec sa voisine et a parlé avec le prêtre.

‘Comme c’est agréable de vous voir si heureux aujourd’hui’, lui lance la jeune femme qui vient faire le ménage de son petit logement. » (A. Givaudan)

Le samedi matin, un appel téléphonique chez Rose, une fille d’Arthur, annonça le décès, « dans des circonstances douloureuses », du père de celle-ci. Les cinq enfants furent prévenus de la même façon. Arthur s’était pendu, pendant la soirée du vendredi, à un chêne centenaire, dans le grand parc.

Lors d’une décorporation, Anne Givaudan rejoignit, dans con corps de lumière, Arthur, lequel se trouvait dans la salle des souvenirs. Celui-ci déclara :

« J’ai joué le rôle que tu viens de voir sur l’écran des mémoires de vies, car je m’étais promis de connaître et d’apporter la compassion et le service aux ‘autres’, ces humains que, dans une de mes vies précédentes, j’avais trop longtemps ignoré et bien souvent méprisé pour leur inconstance et leur superficialité. Jamais je n’avais dans cette incarnation-là, pris conscience qu’ils reflétaient des parties de moi que je ne voulais surtout pas regarder. Dans cette ancienne vie, j’avais fui le monde et vivais en ascète religieux et solitaire, perdu dans les montagnes d’Asie centrale, rempli d’orgueil et accompagné de mes jugements et de mes colères dont je ne percevais pas la présence constante à mes côtés.

(…)

Lorsque je me suis pendu, j’ai connu durant quelques années terrestres l’univers que je croyais rencontrer après la mort… c’est-à-dire le Rien, le Vide ou le Néant.

J’étais comme un papillon enfermé dans sa chrysalide… jusqu’au jour où, imperceptiblement, j’ai commencé à sentir des mouvements, dans ce cocon insonorisé, semblables à des ondes fraîches et apaisantes. Peu à peu je me mis aussi à entendre des sons que je percevais au début comme des tintements cristallins et qui se transformaient en musique que certains qualifieraient de ‘céleste’. Je croyais même entendre des chœurs !

Tout cela m’interpellait, mais je me refusais encore à croire en un au-delà que j’avais passé une vie durant à nier.

C’est alors que je sentis sur mon corps, que je croyais inexistant, des pressions douces, des caresses. Je ne pouvais que me rendre à l’évidence : quelque chose de moi vivait et percevait encore.

Je commençai, au fil d’un temps hors du temps, à me réveiller d’un long sommeil tout en me demandant si j’avais échoué dans ma tentative de mettre fin à mes jours, seule pensée encore vive en moi.

Lorsque j’acceptai d’ouvrir enfin les yeux et de regarder ce qui m’entourait, je ne vis que des silhouettes lumineuses auprès de moi qui me balayaient de rayons de couleur et de sons.

En moi une conscience se réactivait, tandis que les souvenirs, tel un album de photographies animées et vivantes, me revenaient avec une netteté inhabituelle.

En ce qui me paraissait n’être que quelques instants, je revis ma vie dans les moindres détails, même ceux qui me semblaient les plus insignifiants, mais dont je comprenais, avec précision, toutes les conséquences. Le tableau avait bien sûr des ombres mais l’ensemble me paraissait acceptable… à l’exception de quelques scènes qui auraient pu être mieux jouées.

Des êtres, en qui je reconnus de vieux amis, venaient de plus en plus souvent auprès de moi. Ce sont eux qui m’aidèrent à comprendre et à voir ce qui s’était passé et je compris…

Tout m’apparut de façon limpide et, un jour, je sus instantanément que l’acte de suicide que j’avais commis était contraire à tout ce que je m’étais programmé pour cette vie sur Terre. Je vis combien de temps il me restait à vivre et comment j’aurais pu achever cette vie dans la sérénité, sans en interrompre volontairement le souffle.

Je n’avais pas été capable d’honorer en moi la Vie et de respecter ce corps qui m’avait été confié. Peu importe ce que j’avais fait durant toutes mes années sur Terre. Ce dernier acte n’avait pas été joué comme il m’avait été proposé ni comme je l’avais voulu. J’avais changé la pièce de théâtre et je devais en accepter les conséquences en rejouant cette dernière partie. »

L’entité étendit le bras vers l’une des parois du lieu et, sur un geste de sa main grande ouverte, une brume envahit l’espace, laissant la place à une scène :

Une petite fille blonde, âgée de quelques mois, était dans un berceau. Les parents aux visages inquiets veillaient sur l’enfant tout en parlant dans une langue européenne qu’Anne Givaudan, dans son corps de lumière, ne comprenait pas. Celui qui fut Arthur apporta cette précision :

« C’est encore moi, mes nouveaux parents viennent d’apprendre que je suis atteinte d’une leucémie. Peu importent les circonstances qui ont apporté cette maladie, elle était consentie et acceptée de part et d’autre. Mes parents l’avaient fort heureusement effacé de leur mémoire.

Je ne vivrai qu’un an et demi, mais durant tout ce temps mes parents et moi nous allons apprendre la Compassion, le Lâcher prise et la Foi. (…)

Pour nous trois, ce fut l’épreuve de l’acceptation totale de ce que nous ne pouvions pas changer. Un acte d’Amour infini, sans révolte et sans condition. Si loin de la résignation qui sonne à nos oreilles comme une défaite et que tous trois nous avions si souvent approchée dans d’autres vies.

Dans mon petit corps fragile d’enfant, je venais guérir ma mort et aider deux êtres à guérir leurs vies.

Ce corps bien sûr souffrait, mais quand la douleur était trop forte, mon âme s’envolait alors vers ce monde que je venais tout juste de quitter.

Je savais que bientôt tout serait joué et cette fois je ne voulais plus échapper à mon histoire.

Durant tous ces mois, mes parents vécurent dans leur âme et dans leur corps toutes les émotions qui sont attachées à des êtres qui doivent laisser partir ce qu’ils pensent être une partie d’eux. Ma souffrance était la leur et je ne pouvais leur dire avec des mots combien durant ces quelques mois leurs âmes et la mienne se libéraient de vieux contentieux qui étouffaient encore nos cœurs.

Ils revivaient tous deux une vieille et sombre histoire d’attachement, la mort d’un être aimé qu’ils n’avaient jamais acceptée.

Ils comprenaient soudain qu’aimer sans condition, c’était aussi accepter que ‘l’autre’, l’aimé, suive un itinéraire que nous n’aurions jamais envisagé ni pour lui ni pour nous.

Je mourus une nuit, tandis que maman, exténuée, s’était endormie aux pieds de mon berceau dans un vieux fauteuil à bascule. Je voulais être seule pour ce départ et je savais que la présence anxieuse de mes parents aurait rendu la tâche bien plus difficile.

Le matin de ma mort, je restai quelques instants auprès de mon père et de ma mère, juste le temps de leur dire que j’étais bien vivante et que la mort n’était pas le contraire de la vie.

Je savais qu’ils allaient faire un grand pas et que cette mort n’avait rien d’inutile. C’était une évidence pour moi que rien, pas un caillou de la route qui est la nôtre, n’est là par hasard, et mon cœur se remplit de gratitude et d’Amour envers la Vie. Je déposai tendrement un baiser sur le front de chacun en remerciement pour ce corps qu’ils m’avaient permis d’avoir et pour tout l’amour qu’ils m’avaient donné en si peu de temps. J’aurais tellement souhaité qu’ils me voient et m’entendent pour adoucir leur peine… j’acceptai enfin qu’il en soit différemment. C’est alors que je me sentis aspirée par un tourbillon lumineux tandis que la Terre et mes parents se réduisaient peu à peu sous moi à un simple point, brillant comme un cristal.

Dans cet espace d’où je survolais tout, une paix profonde et intense m’envahit. Rien de ce qui aurait pu résonner en moi comme de l’injustice n’existait. Je savais en cet instant que tout était parfait ! Les joies et les peines vues d’ici devenaient des illusions que nous, ‘les incarnés dans la matière dense’, tenions pour des réalités.

Je retrouvai enfin les compagnons qui m’avaient guidé jusque-là, en pensant sincèrement que ma tâche était terminée. J’allais pouvoir enfin rejoindre les plans de Lumière auxquels j’aspirais et dont ils m’avaient tant parlé.

Je lus alors dans leur regard que ma mission et la réparation de mon histoire n’étaient pas encore achevées.

La tâche suivante qui m’incombait n’allait pas manquer de m’étonner :

J’allais durant quatre-vingts ans de vie terrestre devoir accompagner et aider, depuis l’invisible, des ‘vivants’ aux idées suicidaires. »

L’être qui fut Arthur s’étant arrêté quelques instants, lui et Anne se regardèrent avant de partir d’un grand éclat de rire. Il ajouta :

« La vie ne manque pas d’humour. Je me pris au jeu et décidai d’accomplir cette dernière étape avec tout l’amour dont je me sentais capable. Je pensais tout savoir de l’aide à autrui sans prendre conscience que dans mon orgueil de sauveteur j’oubliais l’essentiel : accepter que l’autre ne nous entende pas, sans ressentir d’impuissance. Se détacher de toute idée d’échec et de réussite… »

L’espace se teinta de la brume opalescente qui précède la vision des scènes de vie.

« Nous sommes dans un grand magasin d’une ville qui me paraît très grande et bruyante. J’identifie assez vite une ville d’Amérique latine et le Corcovado qui apparaît tout à coup dans mon champ de vision ne me laisse plus de doute. Il s’agit bien de Rio de Janeiro.

Trois silhouettes de lumière, dont l’une d’elles m’est familière, sont là, semblables à des traînées lumineuses qui se déplacent avec rapidité et dans un mouvement en spirale qui ne cesse jamais. Un peu en dessous d’elles, sur un escalator qui descend vers la sortie du grand magasin, une femme d’une cinquantaine d’années porte un lourd panier à provisions qui tire sur son bras et son épaule.

Je perçois ses pensées avec une netteté inouïe :

‘Il faut que je me presse sinon Juan sera là avant moi et comme d’habitude ce sera des cris et des coups. J’en ai assez de lui servir des repas qu’il me jette à la figure. D’ailleurs, je me dégoûte, je n’ai pas le courage de partir car je ne sais pas où aller, je suis une lâche. Par moments, j’ai envie qu’il me retrouve morte, là sur le carrelage de la cuisine, il verra ce que c’est la vie sans moi, et puis ça lui fera sûrement des tracas avec la police, il le mérite bien.’

Tout absorbée dans ses réflexions amères, la femme continue sa route sans s’apercevoir qu’une silhouette de lumière est auprès d’elle depuis le début de son monologue intérieur. Elle est maintenant arrivée à l’arrêt du bus et pose son lourd paquet tout en essuyant la sueur qui perle sur son front. Elle sait qu’il lui faudrait maigrir car son cœur s’essouffle, mais pour qui et pourquoi se priverait-elle des sucreries qui l’aident à trouver, momentanément, la vie moins triste.

L’arrêt du bus est maintenant rempli d’un petit peuple coloré et bruyant, tandis que le bus, comme à son habitude, est en retard.

Je perçois avec netteté la silhouette de lumière à ses côtés qui, penchée sur le côté de son épaule, lui touche affectueusement le bras et murmure dans un souffle :

‘Regarde comme la mer devant toi est belle, regarde autour de toi la vie qui continue. Tu n’es ni trop âgée ni trop malade. Tu es encore capable de changer ta vie… il est encore temps d’agir.’

Tout à coup, comme mue par une idée nouvelle, la femme abandonne son pesant panier et sort de l’abri du bus, tandis qu’elle se dirige d’un pas ferme vers une destination que je ne peux deviner. Le monologue intérieur se poursuit, mais cette fois le ton est tout autre :

‘Je viens d’avoir une idée. Je vais passer quelques jours chez Samira, mon amie de toujours, et là je vais y voir plus clair. Après tout, je ne suis pas si mal et autrefois les hommes me courtisaient beaucoup. Je vais chercher un travail et m’occuper de moi. Seuls les enfants sauront où je me trouve. Ils sont grands et autonomes…’

Cette idée nouvelle semble la faire sourire intérieurement, tandis qu’instantanément la silhouette de lumière est à mes côtés :

‘Ce que tu viens de voir n’a rien d’une exception, nous sommes nombreux à agir de la sorte, et les deux traînées lumineuses qui m’accompagnaient sont deux de nos enseignants qui passent de l’un à l’autre quel que soit l’endroit de la Terre où nous nous trouvons et nous aident à accomplir au mieux notre tâche.

Chacun des êtres qui s’incarne sur Terre a un guide ou plusieurs, selon les périodes et les circonstances de sa vie. Il est pourtant des moments de grand désarroi où des êtres, dont la ‘mission’ est plus spécifiquement axée sur l’aide et la transmission de pensées lumineuses, rentrent dans l’aura de ceux qui ne voient pas la fin du tunnel.

Nous accompagnons ces personnes quelque temps, le temps qu’un changement s’opère en elles, le temps que nous puissions toucher et éveiller la beauté et le cristal de leur propre cœur.

Souvent, ces êtres n’ont aucune idée de la lumière qui est en eux et de leur capacité à résoudre leurs propres histoires. Ils se sentent perdus ou au bout du rouleau, comme on le dit sur Terre, parce qu’ils ont simplement oublié ce qu’ils sont : des êtres de Lumière qui expérimentent la matière, chacun selon son histoire de vie.

Parfois, nous ne pouvons pénétrer dans une aura car l’être ne laisse aucune porte d’entrée. Cela arrive lorsque le mental de la personne est trop important et lui fait croire qu’il faut agir de telle et telle façon. L’écoute dans ce cas précis devient imperceptible et l’être se croit seul alors que nous n’attendons qu’un peu de détente de sa part pour lui venir en aide.

D’autres êtres qui émettent sans cesse des pensées sombres et pesantes s’entourent d’un nuage opaque difficile à traverser, mais là aussi nous attendons que ses guides et les circonstances de sa vie aient commencé à fissurer cette coquille. Alors nous intervenons… Juste un coup de pouce !

Comme sur Terre, il arrive que notre présence soit sans conséquence quant au résultat attendu. Les enseignants nous apprennent alors à accepter avec humilité que l’itinéraire de cet être soit ainsi et que sa vie se complique encore un peu plus. Notre amour n’en est pas diminué pour autant et nous attendons un moment plus propice pour intervenir.

Le non-jugement fait partie de notre apprentissage ainsi que l’acceptation, sans attente de résultat.

Dis simplement aux humains de la Terre que jamais, au grand jamais, ils ne sont seuls. Si parfois ils s’enferment dans un nuage de solitude, qu’ils sachent pourtant qu’autour d’eux des êtres qu’ils ne voient pas, qu’ils n’entendent pas, les aident et les aiment.

Peu importe ce qu’ils font ou ce qu’ils ont fait ou feront, peu importe ce qu’ils sont ou ce qu’ils deviendront. Le seul fait qu’ils soient sur Terre est la marque que leur vie est un joyau précieux.

Le corps est un cadeau pour faire l’expérience de la vie et exprimer la beauté de la création. Il ne nous appartient pas car il est relié à tout ce qui vit dans les mondes physiques et subtils. Chaque naissance a sa raison d’être, sois en sûre.’ »

Enseignement de « l’entité sans visage » :

« Une personne qui ne croit pas en la Vie après la Vie est-elle coupable de se suicider ? C’est une question que certains d’entre vous doivent se poser.

Le ‘vieil’ Arthur est-il coupable et de quoi ?

Il est sûr que lorsqu’Arthur se donne la mort, il n’a pas de regret, il pense seulement à se soustraire à la déchéance qu’il suppose venir vers lui et qu’il refuse. Il ne veut pas être un poids pour qui que ce soit et il pense que sa vie lui appartient.

Mais qui appartient à qui ? Qui a pris ce corps pour parcourir quelques années de vie sur Terre ?

Que l’entité en soit ou non consciente, ne modifie pas le fait que la vie est sacrée et que personne n’a droit de vie et de mort sur cette vie.

Comme tous, Arthur avait un parcours durant lequel il avait à apprendre, à comprendre, à donner. Il ne manquait en effet pas grand-chose, sur le plan des années, à ce parcours, mais qui peut dire ce qui aurait pu se passer durant cette année et demie, manquante ?

C’est précisément ce dont s’est rendu compte l’entité après sa mort.

Arthur ne s’était pas laissé la possibilité de vivre ce moment d’ultime compassion avec lui-même, d’acceptation de ce que l’on est, au-delà du paraître. Ce moment où la honte d’être dépendant se transmute en abandon confiant à la Vie, (…) » (3)

 

4. Carole :

Une jeune fille se présenta sous le prénom de Carole.

« Je me présente à toi telle que j’étais lors de ma mort, mais j’ai bien changé depuis, car j’ai appris que sur, les plans de l’âme, le corps se modelait selon nos envies. Je me suis beaucoup amusée et exercée avec cette nouvelle possibilité car, sur Terre, mon physique me posait un problème qui me paraissait insurmontable. »

Elle avait l’apparence d’une jeune fille de 16 ans tout au plus, était très grande et mince (presque maigre), avait le visage étroit encadré de longs cheveux blonds très frisés, avec des yeux d’un bleu presque transparent et ourlés d’un ton plus sombre.

Une scène montra, dans une somptueuse villa avec piscine et jardin fleuri, un couple qui prenait le repas du soir sur la terrasse et une jeune fille qui se détendait sur une chaise longue. Il s’agissait de Carole et de ses parents. Ces derniers, blonds, étaient de type nordique. Carole précisa que ses parents, des décorateurs réputés, étaient riches, et qu’elle était leur fille unique.

Une fois par an, en rapport avec leur travail, ses parents recevaient les personnalités, journalistes et clients.

« J’avais tout juste sept ans et je venais malencontreusement de renverser un plateau chargé de verres remplis d’un cocktail rouge orangé sur la robe de soirée d’une femme austère et qui visiblement ne devait jamais avoir eu d’enfants.

Tandis que je m’apprêtais à courir pour prévenir la dame qui faisait le service, j’entendis une personne proche de cette femme lui lancer quelques mots qui, telles des flèches empoisonnées, me paralysèrent :

‘Comme cette petite est maladroite ! Comment des parents aussi talentueux ont-ils pu donner naissance à une enfant aussi handicapée ?’

Cette phrase assassine est restée gravée en moi, et même si je croyais l’avoir oubliée, elle continuait son œuvre destructrice en se rappelant régulièrement à moi.

A partir de ce jour, mes longues jambes que je comparais à celles des hérons, ma haute taille, ma maigreur, me semblèrent un handicap majeur dont je ne pouvais me débarrasser et que je ne pouvais changer.

Je me voûtai volontairement, puis par habitude, pour diminuer ma taille que certains élèves de ma classe jugeaient hautaine. Bref, je ne savais plus que faire tant j’aurais aimé passer inaperçue.

Mes parents essayaient de me rassurer, mais en vain. Plus ma mère me disait combien j’étais belle, plus j’avais l’impression qu’elle mentait et que jamais je ne pourrais être au niveau de ce qu’elle me paraissait représenter.

Imperceptiblement, je commençai à leur en vouloir à tous deux d’être si beaux et si heureux, tandis que moi je me débattais avec ce que je croyais être mes handicaps.

‘Maladroite et handicapée’, voilà ce que j’étais, et peut-être… méchante.

Un seul espoir m’habitait alors, devenir une danseuse étoile. J’étais inscrite à des cours de danse de haut niveau et je pouvais espérer, tout en continuant mes études, accéder à une école de formation pour danseuses professionnelles. A l’opposé de mes parents, j’aimais le classique et je me détournais de toute forme d’innovation ou de création, sans doute par crainte de ne pas être à la hauteur.

L’école de l’Opéra était à ce moment-là ma seule planche de survie. C’était mon secret et je n’en parlais à personne, de peur de voir mon rêve se dissoudre.

Mes parents étant souvent en déplacement pour leur travail, une gouvernante chaleureuse et cultivée veillait sur moi depuis ma petite enfance. J’y étais attachée mais, bien qu’elle parlât souvent avec moi de divers sujets concernant la vie, il lui était difficile de comprendre mes peines et mes doutes. Un jour où je me sentais particulièrement ‘moche’, et où je tentais de lui en glisser quelques mots, je reçus pour toute réponse cette phrase :

Carole, comment peut-on se plaindre quand on possède la richesse, la beauté et l’intelligence ? Regardez les personnes autour de vous, la pauvreté, la misère, sont le lot de la plupart, comment pouvez-vous être malheureuse ?’

Quelque part, une partie de moi pensait qu’elle devait avoir raison et que j’étais bien égoïste de me plaindre, mais ma peine était bien là et j’avais mal. Depuis ce jour, je n’avais plus osé me plaindre et nous n’avions plus jamais abordé le sujet de mes  »soi-disant » souffrances d’adolescente trop gâtée. »

Carole tomba amoureuse de Tom, un grand garçon brun, élève dans son lycée et propriétaire d’une belle moto. Un jour, alors que Tom lui avait proposé d’essayer sa moto, elle fut victime d’un accident provoqué par la conductrice d’une voiture qui avait brûlé un stop. Ce fut le noir pour Carole qui entendit aussi des paroles lointaines émanant d’une femme qui pleurait et qui disait être désolée. Carole n’arrivait pas à ouvrir les yeux et ne pouvait bouger aucune partie de son corps qu’elle ne sentait même pas.

Lorsqu’elle s’est réveillée, elle s’est retrouvée dans une chambre d’hôpital en compagnie de ses parents et d’une femme habillée de blanc. Son père lui dit qu’elle allait en avoir pour quelque temps de rééducation, que c’était surtout le pied gauche qui avait été touché et qu’elle ne garderait presque pas de séquelles de ce terrible accident. La moto de Tom était fichue. A la question posée, Carole comprit, à la tristesse sur les visages, que Tom était mort. Elle se mit à détester la Vie.

Avec l’aide de la kinésithérapeute, les divers parties corporelles de Carole retrouvèrent leurs fonctions. Seule une légère claudication subsista, le spécialiste lui ayant annoncé qu’elle garderait à vie ce léger handicap. Mais pour Carole, c’était une catastrophe car cela lui enlevait tout espoir de devenir danseuse.

La jeune fille ne voulut plus parler ni manger. Elle ne voulait plus vivre.

« Elle avait décidé de mettre fin à ses jours et rien ne l’en empêcherait.

C’est dans l’armoire à pharmacie de sa mère qu’elle trouva la solution : des petites boîtes de somnifères s’alignaient devant elle, bien rangées et attirantes. Sa mère, parfois anxieuse, se faisait prescrire régulièrement ces cachets de peur d’en manquer lors de l’un ou l’autre de ses déplacements, bien qu’elle n’en prenne qu’occasionnellement. Les gélules roses et blanches porteuses d’oubli glissaient à présent facilement dans la gorge de Carole, tandis qu’elle savourait le moment où le cauchemar qu’était devenue sa vie allait enfin s’arrêter… ou du moins c’est ce qu’elle pensait. Tout lui semblait simple et la mort, en cet instant, ne lui paraissait pas dramatique, bien au contraire.

Elle eut tout juste le temps de regagner sa chambre en titubant comme si elle avait trop bu. Un brouillard opaque s’interposa entre elle et le lit, puis plus rien… Juste une spirale sombre dans laquelle la jeune fille se sentait aspirée sans aucune possibilité de contrôle…

Carole venait tout juste de sortir de son corps et regardait à présent, épouvantée, ce corps sans vie qui gisait sous elle.

Un corps long et presque maigre était allongé là en travers de son lit et semblait avoir perdu toute lumière, toute consistance.

Brutalement, un éclair de lucidité la traversa : elle se rendit compte que ce corps était à elle. Elle ne voulait surtout plus mourir. Elle voulut hurler :

‘Venez, venez vite, je ne veux pas mourir, j’ai peur, j’ai très peur, papa, maman, sauvez-moi !’

Seul le silence lui répondit. Dans la grande maison endormie, personne ne semblait l’entendre.

Désespérée, Carole se précipita chez Mademoiselle, sa gouvernante. Elle la secoua, lui cria de venir et de la sauver :

‘Je suis trop jeune, je ne veux pas mourir’, suppliait-elle, tandis que sa main passait à travers le corps de Mademoiselle qui se retourna et s’endormit à nouveau.

‘Au secours, au secours !’, hurla-t-elle du haut des escaliers.

Quelqu’un semblait enfin l’avoir entendu, elle perçut un bruit qui ressemblait à des pas venant de la cuisine. Carole reprit espoir tandis qu’elle surveillait anxieusement celui ou celle qui arrivait enfin.

Qu’elle ne fut pas sa surprise de voir Lou, son gros labrador noir qui accourait sans hésitation à sa rencontre.

Carole resta bouche bée.

Il était là, il la voyait. Avec ses grands yeux pleins de bonté, il la regardait même d’une étrange façon, il la fixait, comme s’il voulait comprendre, et tout à coup il grimpa les escaliers et se mit à gratter avec force à la porte de la chambre des parents de Carole.

Ce gros chien aux yeux tendres était, en cet instant, son seul espoir.

‘Qu’est-ce qui t’arrive, Lou, ça n’est pas une heure pour venir nous réveiller’, grogna le père de Carole, tiré brutalement de son sommeil. Devant l’attitude insistante de son chien, il passa une robe de chambre et ouvrit la porte.

Lou, sans l’ombre d’une hésitation, se dirigea vers la porte de la chambre de Carole, suivi du père qui semblait enfin comprendre.

La jeune fille se colla sur le dos de son père :Jésus ou Dieu, faites qu’ils arrivent à temps’, pria-t-elle sans savoir que faire d’autre.

‘Papa, ne me laisse pas mourir…’ » (A. Givaudan)

L’ambulance était en route pour la maison et la gouvernante tentait en vain de faire vomir Carole.

La jeune fille hors de son corps regarda le médecin s’activer, mais en vain. Carole était anéantie : elle est morte, dit-elle, et elle ne peut même pas consoler ses parents, leur dire qu’elle est vivante. Elle se sent mal et stupide…

« Les cris de Carole se perdent dans un infini sans écho et que personne n’entend. Seul Lou, le chien, s’approche d’elle comme pour la consoler et lui dire qu’il la voit et sait où elle est. » (A. Givaudan)

Carole sentit le désespoir l’envahir.

« Je ne peux même pas mettre fin à ce nouvel état, je pense encore, je vis et je ne peux pas mettre fin à cette souffrance qui m’habite. Que vais-je devenir ? »

Elle se sentait coupable et elle errait dans la maison sans voir que le temps passait. L’enterrement avait eu lieu et elle était toujours là à ne pas savoir quoi faire. Personne ne la voyait et la peine de tous ceux qui l’aimaient l’atteignait au cœur de son âme.

« Carole capte les pensées qui lui parviennent des uns et des autres :

Son père pense qu’il aurait dû agir plus vite et faire soigner sa fille plus tôt. Sa mère se reproche de ne pas avoir passé assez de temps auprès de cette jeune beauté grandissante et Mademoiselle regrette d’avoir jugé que les enfants riches n’avaient pas le droit de se plaindre.

Son professeur de français se dit aussi qu’il aurait pu deviner ce malaise à travers l’attitude de Carole en classe.

Sa meilleure amie s’en veut d’avoir un peu délaissé Carole depuis son accident, mais elle avait tellement changé que la communication était devenue difficile.

La jeune fille se sent terriblement impuissante à leur dire qu’elle les aime et que son malheur ne vient pas d’eux.

‘Comment ai-je pu ignorer tous ces gens qui m’aimaient et que je ne voyais plus, tant j’étais occupée par moi- même ?’ » (A. Givaudan)

Alors que le temps passait sur Terre, Carole était dans un monde brumeux et sombre, celui de ses remords, de ses doutes de ses peurs. Elle finit par être tirée de sa prison mentale et aperçut son grand-père, sa grand-mère et Tom. Elle explosa de joie tandis que son grand-père lui répondit :

« Nous t’avons cherchée et j’ai eu beaucoup de difficultés à te retrouver parmi les méandres de ton âme. Tu t’étais enfermée dans les brumes opaques et pernicieuses de tes émotions et il m’a fallu du temps avant de réussir à traverser les couches de ton univers. »

Tous les quatre se dirigèrent à travers une nature abondante vers un bâtiment qui semblait fait de cristal. A travers un dédale de couloirs, ils accédèrent à une salle ronde avec des fauteuils. On informa Carole qu’elle allait faire le point sur ses vies et que sa nouvelle incarnation approchait.

« Les vies défilent et Carole en a le souffle coupé :

C’est elle, ce kamikaze japonais qui met fin à ses jours plutôt que d’être fait prisonnier. C’est encore elle, cette mère de famille dépressive qui se suicide après le départ de son mari. C’est elle aussi ce prisonnier qui se suicide en prison où il est condamné pour un crime qu’il n’a pas commis.

Elle voit comme une évidente répétition ces vies qui défilent et qui toutes lui disent :

‘Tu n’as pas encore passé l’épreuve, celle où tu te libèreras enfin de cette répétition pour avancer et passer à une autre étape de ton histoire. Tu vas recommencer parce que ton âme le veut et sait que l’on ne peut échapper à soi-même.’

La jeune fille ne dit mot et, dans le silence de son coeur, elle accepte. Une main sur son épaule la réconforte, elle sait que c’est celle de Tom et qu’il a compris. Il murmure :

‘J’ai été le mari qui est parti et pour lequel tu t’es suicidée. Je suis revenu pour qu’ensemble nous puissions retisser une nouvelle histoire de départ. Je reviendrai encore à tes côtés et cette fois nous réussirons.’

Carole, toujours immobile, sait qu’une autre vie doit encore se montrer, celle qu’elle aurait pu avoir si…

Des scènes défilent : ses parents sont plus âgés, toujours aussi beaux et sereins. Elle arrive dans le parc de leur villa au volant d’une belle voiture de sport, elle est devenue une actrice adulée et riche et qui plus est amoureuse d’un écrivain prêt à tout pour qu’elle soit heureuse.

Plus tard, elle met son talent et sa notoriété au service des plus démunis et crée un mouvement de solidarité qui durera bien après sa mort.

Tout à coup, tout change… Elle a mis fin à sa vie et a modifié ainsi le cours du scénario qui devait se jouer sur Terre si…

Sa mère est devenue dépressive, et, sous calmants, elle travaille de moins en moins, tandis que son père est peu présent, toujours amoureux de sa femme mais impuissant à guérir sa douleur.

La chambre de Carole est devenue un sanctuaire où personne ne peut entrer. Sa mère seule y passe des heures à prier devant les photos et les vêtements de sa fille.

Mademoiselle n’a plus d’emploi et se morfond comme femme de ménage chez un couple d’anciens amis.

Les parents de Carole vieillissent mal, seuls et sans amis, toujours unis mais tellement tristes.

Carole pleure. Elle mesure avec effroi les conséquences de son acte, non seulement sur elle mais aussi sur tous ceux qui l’entourent et avec lesquels elle avait fait un contrat de vie pour jouer une pièce qu’elle a interrompu avant que le rideau ne soit baissé et que les acteurs aient salué. La peine la submerge et resserre son étreinte. Elle étouffe :

‘Que vont devenir ceux que j’aurais pu aider et l’amour qui m’attendait ?’, demande-t-elle entre deux sanglots.

– D’autres lignes de vie se mettront en place pour eux. Cependant, tu as rompu le contrat qui vous était commun et tu ne pourras échapper non seulement à ton histoire, mais aussi à celle qui te relie à eux.

C’est la grand-mère de Carole qui a pris la parole. Elle explique, sans que dans sa voix ne paraisse l’ombre d’un reproche :

‘Dans ta vie prochaine, tu aideras ceux dont le chemin s’est modifié par ton acte et tu auras encore une fois la tentation de te donner la mort avec toutes les possibilités de passer à travers l’épreuve. Cette fois, tu devras réussir…’

‘Cette fois, je réussirai‘, répète Carole, ‘je veux m’incarner rapidement et faire ce que j’ai à faire au mieux’. La jeune fille est déterminée.

Carole me regarde maintenant avec ce regard lumineux que je rencontre souvent chez ceux qui ont compris ce que la Vie attend d’eux et surtout ce qu’ils attendent d’eux-mêmes.

A ce moment précis, en bas, sur Terre, dans un quartier pauvre de la grande ville où vivait Carole autrefois, une femme vient d’apprendre qu’elle est encore enceinte. C’est la quatrième fois en quatre ans et la nouvelle ne semble pas la réjouir.

‘Pourvu qu’au moins ce soit un garçon cette fois’, se dit-elle.

Carole me regarde et ses derniers mots sont remplis de tendresse :

‘Ce sera ma mère et je serai sa quatrième fille et pas la dernière. Je sais que ma vie ne sera pas facile, j’en ai vu quelques pans. Et pourtant cette fois j’accepte intégralement tout ce que j’attirerai à moi. J’ai enfin compris que peu importe le rôle que nous avons sur cette Terre. Je veux simplement être une bonne actrice et faire de mon mieux avec les nouvelles cartes que je me suis données.

C’est un leurre de croire que tout s’arrête parce que le corps n’est plus. Je l’ai vécu tant de fois sans comprendre… Cette fois, je veux trouver en moi la Paix, la Force, non pas selon les circonstances extérieures qui ne sont que passagères et illusoires, mais dans cette partie de moi sereine et immuable, quoi qu’il arrive.

J’ai la sensation de paraître bien philosophe, pourtant ce n’est pas une histoire d’intellect, mais simplement, très simplement, une histoire d’Amour avec la Vie, avec moi, avec ces autres qui sont aussi des parties de moi et dont j’ai ressenti les souffrances comme si elles m’appartenaient.’ »

Enseignement :

« (…) Carole n’a vu qu’un aspect de son histoire, sans percevoir les liens qui l’unissent à ceux qui participent ou devraient participer à sa vie. Par son suicide, elle ne fait pas simplement un détour, mais elle entraîne dans sa suite tous ceux qui lui sont liés de près ou de loin.

Peu sont ceux qui peuvent imaginer les liens subtils qui nous relient à des êtres dont nous ne soupçonnons même pas l’existence.

Enfermés dans leur monde, ils en oublient leur contrat de vie et tous ceux qui y étaient reliés.

La vie apportait à Carole, comme pour chacun des humains, les événements qu’elle était en mesure de dépasser et d’intégrer pour accéder à une autre dimension de son histoire personnelle.

Dis bien que rares sont ceux qui choisissent une vie qu’ils ne peuvent assumer jusqu’au bout. L’orgueil peut faire en sorte que le futur réincarné se mette des pierres sur le chemin, plus imposantes que ce que la sagesse de la voie du milieu aurait pu lui proposer. Que cela, cependant, ne soit pas un nouveau prétexte de fuite.

Le choix ultime n’est pas dans les événements extérieurs à celui ou celle qui les vit, mais dans la manière dont il ou elle va les comprendre, les aborder et enfin les transcender.

Faire de l’obstacle ou de ce qui est considéré comme tel, un tremplin, voilà la liberté d’Être.

Ce qui arrive n’a que l’importance qu’on lui donne. La Force siège en chacun, à lui de la recontacter pour que ce qui est appelé ‘épreuve’ soit une marche vers la Lumière. » (4)

 

Timmy, 18 ans, s’est présenté vêtu d’un jean trop grand et d’un pull-over beige d’une taille largement au-dessus de la sienne (d’environ 1 mètre 70), avec des cheveux noirs, épais et raides tombant sur les épaules.

Il était né d’un viol entre un soldat américain et une jeune femme vietnamienne. Sa mère aurait voulu avorter. Alors que la guerre était finie, trois ou quatre soldats ont voulu, avant de rentrer chez eux, profiter de leurs dernière heures sur le sol où ils avaient tant souffert eux aussi. La mère de Timmy servit ainsi d’exutoire, comme tant d’autres femmes et jeunes filles du pays. Elle était âgée de 15 ans et elle ne savait pas lequel, parmi ceux qui avaient abusé d’elle, était le père.

« Sa famille, très croyante, voulait qu’elle garde l’enfant, pensant que tout irait mieux par la suite. Elle était trop jeune pour prendre une décision contraire à ses parents et il faut croire que je voulais vivre absolument.

Lorsque je suis né, mes grands-parents et mes oncles et tantes m’accueillirent comme l’un des leurs, mais ma mère ne me regardait pas. Ce sont mes grands-parents qui ont commencé à m’élever, mais lorsqu’ils me laissaient à ma mère pour qu’elle s’habitue à ma présence, le pire arrivait toujours.

Elle-même ne savait pas ce qui se passait en elle, mais plus elle me voyait et plus elle me détestait. Elle revivait à travers moi sa nuit de cauchemar qu’elle aurait tant voulu oublier. J’étais là devant elle comme le rappel de sa souffrance.

Alors, dans son désespoir, quand elle était seule avec moi, elle me faisait souffrir comme si je devais payer pour tous ces hommes qu’elle détestait.

Elle m’enfermait souvent, seul dans un endroit étroit et sombre, jusqu’à ce qu’elle ait fini ses tâches ménagères, et je ne disais rien. J’avais seulement très peur et je n’osais rien dire, mais, dans mon placard, je pleurais tellement longtemps que je finissais par m’endormir écroulé de fatigue. D’autres fois, elle me battait sans que je sache pourquoi et, souvent, ce qu’elle me faisait laissait de petites marques bleues et douloureuses sur ma peau.

Je ne comprenais pas pourquoi elle faisait ça. Je savais simplement que lorsqu’elle était très en colère, une ombre, toujours la même, se collait à elle et peu à peu faisait changer son regard et même la couleur de ses yeux. J’avais alors une peur si intense que je tremblais de tous mes membres et que mon ventre se tordait sous la douleur. Ma seule certitude était qu’elle ne voulait pas de moi et que je ne pouvais rien changer à cela. (…) »

Il pensait que dans tous les cas les rapports entre enfant et parents étaient comme ça. Sa seule sortie avait lieu avec ses oncles et tantes ou avec ses grands-parents, lorsqu’ils allaient prier au temple…

« Ma mère repassait du linge pour gagner un peu d’argent, et ce jour-là j’étais là assis non loin d’elle, avec un petit jouet en boîte de conserve que je faisais tourner et rouler comme un avion. Je m’amusais à imiter le bruit de l’avion et les ‘vroum vroum’ retentissaient dans la petite pièce lorsque tout à coup je sentis la présence de ma mère, une présence étrangère et effrayante. J’eus à peine le temps de la percevoir, elle était là, le fer à repasser à la main et le regard vide. Quelque chose d’étrange se passait que je ne comprenais pas. Je me mis à hurler. Une brûlure atroce déchira le haut de mon crâne, puis plus rien… des cris, rien que des cris, les miens sans doute et ceux d’autres personnes… je m’envolai vers mon univers imaginaire pour cesser de souffrir.

A la suite de cet événement, quelque chose en moi disparut, peut-être l’espoir d’être aimé… Je me sentais coupable d’exister. Sur ma tête, une marque blanche resta gravée, seul signe visible de mon enfance. Je fus soigné par mes grands-parents, puis, un jour, sans revoir ma mère, ils me conduisirent dans une grande maison où des femmes avec de longues robes blanches, différentes de celles que je connaissais, me prirent ou plutôt m’arrachèrent sans ménagement aux bras de ma grand-mère qui me serrait très fort contre elle.

Mes grands-parents s’en allèrent sans un mot, sans une larme. Sans doute avaient-ils appris à cacher leurs émotions durant toutes ces années de restriction et de violence, c’est du moins la conclusion à laquelle j’aboutis des années plus tard.

J’avais trois ans et je ne savais pas encore ce que le mot ‘abandon’ voulait dire, mais j’avais au fond de moi la certitude que je ne reverrai plus jamais ma famille. »

Des mois s’écoulèrent. Les sœurs, comme on les appelait, s’occupaient des enfants de cet orphelinat.

« Avant de prendre chaque repas, nous devions joindre les mains et répéter des mots dont nous ne comprenions pas le sens, devant un homme suspendu sur une croix et qui paraissait lui aussi souffrir. J’avais cru comprendre qu’il était mort après avoir beaucoup souffert à cause de nous et je n’osais plus regarder dans sa direction, tant je me sentais coupable. La croix et cet homme étaient gigantesques et prenaient tout le mur de la salle où nous mangions. Il m’était difficile de l’éviter et parfois, dans mes nuits agitées, je revoyais l’homme qui souffrait à cause de moi.

Le soir dans le dortoir, nous disions encore quelques mots pour lui avant de nous endormir. J’aimais ces moments de prière qui me donnaient la sensation de racheter une faute qui devait être grave mais dont je n’avais aucune idée.

Nous n’avions pas d’autres explications car les sœurs avaient beaucoup à faire et peu de temps pour nous parler. (…) »

Parfois, une douleur fulgurante survenait à l’improviste dans le haut de sa tête, pour ensuite disparaître comme elle était venue.

Beaucoup des pensionnaires soufraient de malnutrition et parfois l’un d’eux mourait.

« C’était dans l’ordre des choses et les sœurs nous disaient qu’il allait maintenant se trouver auprès de l’homme qui était sur la croix. Elles avaient l’air de trouver cela réjouissant, mais moi j’avais très peur. »

Un matin, il vit arriver un homme et une femme blancs de peau, et la sœur la plus âgée vint le chercher. Elle lui dit qu’il allait partir avec ces deux personnes… Il prit l’avion (alors qu’il était âgé de presque 4 ans) et grandit au milieu d’autres frères et sœurs adoptés comme lui. Seule la douleur dans le haut de la tête revenait parfois avec une telle violence qu’il souhaitait presque mourir, sans savoir exactement ce que cela voulait dire.

Ils étaient 4 enfants issus de pays différents, tous avec des histoires douloureuses.

« Avec nos parents, nous apprenions que celui qu’ils nommaient Jésus ne considérait ni la couleur de la peau, ni la richesse ou la pauvreté, ni le pays d’où nous venions, pour nous aimer. Nous étions tous égaux à ses yeux et nous avions de la valeur. Nous allions régulièrement dans un lieu de culte où nous chantions et priions pour que la paix soit dans nos cœurs et sur Terre. Je comprenais enfin qui était cet homme cloué sur une croix… mais ma culpabilité terrée en moi et que je ne sentais plus, continuait sournoisement à me détruire. »

Il pensait, sans en être conscient, qu’il était mauvais et qu’il ne méritait pas de vivre ni d’être heureux.

Devenu adolescent, il vit qu’il ne laissait pas indifférentes quelques jolies filles de sa classe. Il était timide et refusait les propositions de sorties, par peur de ne pas être à la hauteur des attentes qu’il croyait lire dans les regards et surtout par peur de faire souffrir.

Alors qu’il était âgé de 15 ans, un garçon de sa classe lui dit qu’il allait lui donner « un truc » qu’il prend régulièrement pour être « au top », mais qu’il ne fallait en parler à personne. C’est ainsi que Timmy fuma dans les toilettes son premier « joint ». Les discours du professeur lui parurent plus clairs qu’à l’habitude et il comprenait tout ce que celui-ci disait. Ses inhibitions s’étaient évaporées d’un coup. C’était aussi la seule substance qui calmait sa douleur dans la tête lorsqu’elle le submergeait. Mais il n’arrivait plus à se sentir lui-même sans ce substitut qui l’empoisonnait lentement. Il eut de plus en plus de mal à étudier et à maintenir longtemps son attention. Ses notes, autrefois brillantes, déclinaient…

« J’arrivai ainsi à mes dix-huit ans avec des prouesses sexuelles notoires et des nuits sans sommeil. Le reste de ma vie était un fiasco.

Mes parents le comprirent lorsqu’ils furent convoqués par le conseil de mon lycée pour une histoire de drogue.

J’étais avec eux devant le bureau du proviseur et je ne voyais que leur visage qui changeait au fur et à mesure de ce qu’ils entendaient : les professeurs étaient inquiets, j’étais gentil mais inadapté au système en vigueur et mes notes étaient au plus bas. J’étais absent à de nombreux cours et les explications que je donnais n’étaient pas crédibles.

J’aurais voulu être loin, si loin, j’aurais voulu disparaître pour ne pas voir leur peine, mais je n’avais plus la volonté de changer et plus je me sentais coupable, plus je me montrais agressif à leur égard.

Pour être tranquille et leur faire plaisir, je leur promis d’arrêter, tout en sachant que ce serait impossible. Je mentais, je volais parfois et je ne savais plus comment m’en sortir. Plus mes frères et sœurs essayaient de m’aider, plus je me sentais minable et plus je les agressais, eux aussi, sans qu’ils comprennent pourquoi.

La vie de famille devenait un enfer et je demandai à mes parents de me louer une chambre plus près de mon lycée. Ils le firent par souci de tranquillité pour mes autres frères et sœurs plus jeunes et aussi parce qu’ils voulaient me faire confiance. Je savais que c’était ma dernière chance et qu’ils envisageaient l’internement dans une maison spécialisée pour les drogués si rien ne changeait.

Mon père m’avait demandé de me faire aider par une équipe de psychologues. J’avais accepté, tout en sachant que je n’en ferais rien. Je n’étais sans doute pas encore descendu assez bas pour avoir envie d’arrêter vraiment.

Je me sentais coupable, mais plus ce sentiment m’envahissait et plus je m’échappais dans la drogue. Mes ‘voyages’ n’étaient pas toujours lumineux, loin de là. Je ne contrôlais rien et de plus en plus je me retrouvais dans des univers sombres où des personnages aux visages déformés apparaissaient et cherchaient à me détruire. Je rentrais alors brutalement dans mon corps physique, transpirant de peur, aidé par d’autres jeunes qui, comme moi, avaient cru trouver refuge et oubli dans ces substituts.

Je devenais de plus en plus inadapté à la vie sur Terre et rien ne m’intéressait plus que d’attendre de prendre la dose qui me permettrait de me sentir un peu mieux. De moins en moins présent dans mon corps, je sentais bien que parfois je n’étais pas seul à l’habiter. Les histoires de voyages hors du corps me fascinaient car, quelque part, je me comparais à ceux qui les pratiquaient, sans savoir que mes voyages se rapprochaient plus de la destruction que de l’aventure spirituelle.

Des idées sombres m’habitaient et souvent je sentais des présences à mes côtés et même à l’intérieur de moi. Je pris peur un jour lorsque je sentis que quelqu’un que je ne voyais pas prenait mon bras et murmurait à mon oreille :

‘Viens, tu ne vaux plus rien maintenant, pourquoi ne pas sauter de l’immeuble, peut-être que tu es capable de voler.’

Je hurlai à cette voix de se taire et je n’entendis plus rien. C’est ce soir-là que, seul dans ma chambre, je voulus prendre une dose plus forte, juste pour apaiser ma peur et la douleur dans la tête qui commençait à m’envahir. Je ne voulais pas mourir.

Je m’allongeai, attendant que le produit fasse son effet, lorsque tout à coup je vis une ombre près de moi, une ombre effrayante et grimaçante qui me faisait peur. Je n’étais plus qu’à demi dans mon corps, tandis que cette ombre qui me terrorisait prenait la place de l’espace libre que j’avais laissé. L’ombre ondulante me ramenait à l’époque où, petit garçon, je vis ma mère, un fer à repasser à la main. Je hurlai intérieurement, mais aucun son ne sortit. Nous étions maintenant deux dans ce corps que je ne contrôlais plus. (…)

Une partie de moi luttait contre une ombre qui dirigeait mon corps. Je voulais la chasser, mais j’en étais incapable, ce n’était pas moi qui commandais, ce n’était pas moi le chef. Le produit qui passait dans mes veines avait eu raison de toute volonté en moi.

Tour à tour, je me sentais fort et faible, j’avais des douleurs violentes dans le ventre, tandis qu’une voix que je n’aimais pas me disait de sortir et de conduire ma moto.

J’obtempérai, ne sachant que faire d’autre. Péniblement, je me levai au prix d’un effort que je considérais surhumain, mais une force étrange m’habitait et m’aidait à lui obéir.

C’était la nuit et la moto semblait être conduite par un autre que moi… Ce quelqu’un d’autre conduisait et semblait connaître l’itinéraire et le lieu où il voulait m’amener. J’arrivai ou plutôt nous arrivâmes sur un pont très haut et qui était tristement célèbre car plusieurs personnes l’avaient choisi pour se suicider.

Comme un automate, je rangeai soigneusement ma moto et je m’approchai du parapet. La voix me susurrait maintenant :

‘Regarde, essaie de sauter. Qu’est-ce que tu risques ? Peut-être que tu sauras voler ! Essaie et puis si tu laisse ton corps ce ne sera pas une grande perte…’

Alors, comme poussé par une pulsion, une envie incontrôlable, j’enjambai le parquet et, comme un oiseau, je me lançai dans le vide sans aucune appréhension.

C’est alors que devant moi, je vis ma mère, la Vietnamienne. Elle pleurait et à travers ses larmes, sa voix répétait en écho :

Thien, pardonne-moi, je t’aime, pardonne-moi…’

Qu’elle m’aime, je n’arrivais pas à y croire, c’était impossible, juste une hallucination de plus, pensais-je.

J’entendis le choc de mon corps lorsqu’il atteignit l’eau et ma voix qui criait : ‘Maman !’

Ma mort fut longue et je traînai longtemps dans l’eau glaciale de la rivière. Avant de mourir, je vis simplement, en un éclair, se dérouler ma vie, depuis ce moment de ma chute du pont jusqu’à ma naissance et ma conception… Je sus tout à coup que la vie avait toujours voulu de moi et que ma naissance n’était pas un hasard malheureux. J’avais tout voulu, dans les moindres détails. Seule ma mort ne faisait pas partie de mon histoire.

Ce fut comme une évidence, un moment de grâce qui dépasse toute explication logique, un instant où l’on sait que notre existence a un sens. »

Tout en écoutant Timmy, des pans de sa vie défilaient. Une voiture s’arrêta sur le pont, le chauffeur et ses deux passagers ayant deviné qu’un drame se déroulait. Ils avaient vu la moto et ils appelèrent, avec leur téléphone mobile, la police et les secours. Ils avaient juste vu la silhouette basculer.

Timmy était mort et ses parents adoptifs le pleurèrent. Timmy voudrait leur dire qu’il n’est pas mort, mais personne ne pouvait le voir ni l’entendre. Emporté par une spirale sombre, Timmy tourna de plus en plus vite, puis il ouvrit les yeux une fois le tourbillon apaisé.

« Il est étendu sur une table dans un univers éblouissant de lumière. Autour de lui, des silhouettes silencieuses et fluides se déplacent sans un mot.

‘Où suis-je ?’, se demande-t-il avec stupéfaction.

Durant un temps resté sans réponse, il repose sur une table autour de laquelle les silhouettes lumineuses s’activent sur ce qui semble lui servir de corps.

Des ondes lumineuses et colorées s’échappent de leurs mains et parfois de tout leur corps, tandis que des sons apaisants prennent consistance autour de lui sous forme de lumineuses transparences.

Timmy sent un sommeil bienfaisant l’envahir. Il entend simplement des voix fines et cristallines qui parlent de lui :

‘Ses corps ont été très endommagés. Nous ferons notre possible, mais il lui faudra une vie entière sur Terre pour terminer de réparer les enveloppes…’

Timmy écoute sans comprendre ces mots qui se terminent dans un murmure.

Pendant un temps indéterminé, Timmy reste là sans bouger. Tandis qu’il est allongé, il voit des images de plus en plus nettes devant ses yeux. Des scènes de la vie qu’il vient de terminer, et parfois des scènes d’autres époques, défilent. Dans ces instants, une silhouette lumineuse reste auprès de lui, prête à répondre à certaines de ses interrogations.

C’est ainsi que Timmy comprend la présence de l’ombre chez sa mère puis à ses côtés :

Il y a bien longtemps, dans un passé oublié des habitants de la Terre, Timmy avait un autre nom, un autre rôle. Il était puissant et son savoir était grand. Il savait faire ployer sous ses ordres les hommes de la Terre et il se faisait aider d’entités sans corps qui se mettaient volontiers à son service pour accomplir des besognes diverses que lui, Timmy, considérait comme essentielles.

La morale était différente et les notions de Bien et de Mal n’étaient pas érigées en loi. L’homme puissant n’hésitait pas à abuser de son pouvoir à des fins qu’il croyait justes mais qui, visiblement, ne l’étaient que pour lui.

A sa mort, ses serviteurs invisibles attachés à lui par la magie qui opérait au-delà de la mort du corps, le suivirent. Abandonnées à elles-mêmes, sans directives, n’étant plus dirigées par une force qui les dépassait, les entités sans corps devinrent comme des enfants indisciplinés, laissés à eux-mêmes.

Par la Loi du Karma, elles s’attachèrent à l’âme de leur ancien Maître en attente de leur délivrance. Le pacte ne s’arrêtait pas avec la mort physique. Il fallait pour les libérer qu’elles aient accès à la Lumière. »

Timmy fut informé que ce qu’il a semé revient vers lui et que ses corps subtils étaient endommagés, toutes les sortes de drogues agissant ainsi. Une vie lui sera nécessaire pour consolider ce qui a commencé à être réparé, et dans cette vie il aura à nouveau la tentation d’utiliser des moyens artificiels pour retrouver des capacités anciennes et puissantes sans lesquelles il se sent très petit et impuissant… Il lui faudra aussi aider les entités sans corps à monter vers la lumière, car elles ont été liées à lui autrefois.

Thien-Timmy précisa qu’il allait bientôt s’incarner. Il posa sa main sur le bras de la visiteuse, et ils se retrouvèrent instantanément dans une pièce d’appartement, une forte femme d’une soixantaine d’années étant assise devant une petite table, avec un crayon à la main et du papier devant elle. Une large baie vitrée donne sur un jardin et un grand arbre, en bas de l’immeuble. La femme garde les yeux fermés en attente de quelque chose. Timmy précise que cette femme, une médium, l’attendait. Il a vu plusieurs médiums avant de trouver celle qui serait capable de l’entendre vraiment :

« L’une d’entre elles racontait n’importe quoi. Elle entendait un mot ou deux et brodait autour. Elle ne transmettait rien de ce que je voulais dire.

Celle que tu vois là est simple et a toujours eu des capacités pour voir ou entendre ce que les ‘autres’ ne voient pas. Elle ne se raconte pas d’histoire et veut sincèrement aider les personnes qui ont perdu les leurs. Elle sait les renvoyer lorsqu’ils s’attachent aux messages comme à une drogue… parce que c’en est une. »

Après avoir ri de bon cœur, il frôla la dame qui sursauta : « Tu es là, Timmy ? » Il se plaça devant elle. Elle dit qu’elle savait que c’était lui et lui demanda ce qu’il voulait dire à ses parents, tout en précisant qu’il leur a déjà dit tant de choses et qu’il était temps pour lui de partir de la Terre et de vivre sa vie.

« Timmy ne répond pas. Il est mort depuis dix-huit ans et depuis seulement quelques années terrestres, une fois par mois, il a accepté de communiquer ce qu’il sent, ce qu’il sait, par l’intermédiaire de cette femme. Ses parents ont enfin accepté son départ et leur vie a repris son cours avec comme cadeau une ouverture vers les mondes invisibles.

‘Je viens cette fois vous remercier et vous dire au revoir car je vais bientôt revenir sur Terre. Mon témoignage a été entendu par plus d’un et cela grâce à vous. Nous avons cette fois terminé notre collaboration… merci !’

Le jeune homme délicatement dépose un baiser sur la joue ronde de la femme brune qui, émue, le sent et laisse une petite larme descendre le long de sa joue, seul témoin de leur adieu. » (A. Givaudan)

L’enseignant de lumière précisa que la fuite de ce que nous nommons « difficultés » est une illusion :

« Un être en proie à des épreuves ou à ce qu’il considère comme telles, et qui, par des moyens annexes, cherche à échapper à son histoire, se retrouvera immanquablement face à elle. Personne n’échappe à lui-même, personne n’échappe à l’école de la Terre car son âme l’a voulu ainsi. »

Il ajoute que les substances utilisées (les drogues) détruisent non seulement l’enveloppe physique, mais aussi le corps astral.

« Ainsi, il arrive souvent que la réparation demande une ou plusieurs incarnations durant lesquelles l’entité ne fera que colmater les trous de ses corps subtils. Elle en éprouvera une évidente sensation de stagnation. »

Lorsqu’un être laisse un espace non-habité, dans son corps physique, ce qui se produit avec l’usage de drogues, des entités, qui cherchent un corps pour expérimenter la matière ou pour continuer à vivre sur Terre, s’empressent de prendre la place. Ces entités agissent et réagissent selon leur niveau de conscience qui est très souvent primaire.

« Le cas de Timmy est plus complexe encore. Il y a bien longtemps, dans d’autres vies, l’entité a connu des pratiques magiques où elle a asservi des entités du bas astral pour exécuter ses projets.

Ces esclaves sont attachés à leur maître et la mort du corps physique n’a pas de conséquence sur ce lien de maître à esclave. Sachez cependant que lorsque la puissance du maître faiblit, l’esclave prend le dessus. C’est une histoire de pouvoir, de puissance et de Force qui ne cessera que lorsque l’Amour prendra place. Seule la qualité d’un amour inconditionnel rompra le lien d’asservissement et le transformera.

L’entité Timmy va ainsi accomplir sur ce plan entre deux vies un parcours de service qui durera le temps qui lui restait à parcourir sur Terre. » (5)

 

6. Frank le rebelle :

Anne Givaudan vit un garçon plutôt petit, aux cheveux raides et plats, et aux lunettes à verres épais, qui lui donna l’impression d’être face à un intellectuel des années 1980.

« Je suis né rebelle et je n’ai pas honte de le dire. Déjà dans le ventre de ma mère, je me suis retourné comme si je voulais faire marche arrière. C’est elle qui me l’a dit, en se plaignant de toutes les souffrances qu’elle avait endurées pendant l’accouchement à cause de moi.

Mes parents me voulaient, sans plus. Mon père était un personnage rude et bon qui avait commencé comme ouvrier dans une usine et qui s’en était ‘bien tiré’. Il avait pris des cours du soir et était devenu entrepreneur en maçonnerie. Il était souvent dehors et se plaignait rarement.

Ma mère, une intellectuelle qui ne connaissait rien au ménage et à tout ce qui touchait à la maison, n’avait aucun sens pratique et fumait à longueur de journée, parfois des joints, tout en lisant les dernières nouvelles internationales ou en écoutant la radio. Elle était au courant de tout ce qui concernait la politique et le social, et les conversations qu’elle partageait avec ses amis ne manquaient pas d’intérêt. Avec eux, elle refaisait le monde, à sa façon et dans sa tête uniquement. En dehors de cela, dans la maison, régnait un parfait désordre, ce qui agaçait mon père qui grognait que la maison ne valait pas mieux qu’un de ses chantiers.

Nous étions trois. Mon frère et ma sœur plus âgés de trois et cinq ans étaient d’un autre père qui n’avait pas laissé d’adresse. Pour mon père, il n’y avait pas de différence. Il subvenait aux besoins de tous. Pour le reste, nous grandissions seuls et nous avions appris à nous débrouiller pour tout ce qui nous concernait. Le contenu du réfrigérateur apaisait notre faim. Chez nous, personne ne faisait à manger. Mon père n’avait pas le temps, ma mère considérait que c’était se soumettre à une tâche dégradante et dévalorisante pour la Femme. Quant à nous, nous n’y connaissions rien car personne n’avait pris le temps de nous apprendre les bases de ce qui pouvait constituer un plat. Dans nos jeunes têtes, nous appréciions la liberté dont nos copains de classe étaient privés et chez lesquels nous suscitions souvent l’envie. Nous nous gardions bien de dire que, nous aussi, nous aurions aimé être un peu plus importants aux yeux de nos parents. »

Des scènes défilèrent sur l’écran de la mémoire de Frank :

On y voyait un petit garçon qui se battait dans la cour de l’école maternelle, l’institutrice ayant bien du mal à le retenir. Elle le tenait par le col de son manteau… Il lui a dit que son camarade de classe lui prenait toujours ses crayons de couleur et que cette fois-ci il avait fait des traits sur son dessin.

« Dès ma petite enfance, une malformation aux yeux m’a obligé très vite à porter des lunettes. Ce n’étaient pas de belles lunettes mais des lunettes avec de gros verres qui faisaient de moi la risée de tous les autres élèves. Un jour où j’en avais vraiment assez, je me suis dit que personne ne se moquerait plus de moi. Je demandai à mes parents de m’inscrire à un club de sport de combat et le petit homme à lunettes se transforma peu à peu en défenseur de la veuve et de l’orphelin. Tout était, pour moi, prétexte à créer des conflits d’où je sortais souvent vainqueur, ce qui me donnait de plus en plus d’assurance.

Mes parents, de leur côté, se comprenaient de moins en moins, et leurs routes divergeaient sans que l’on puisse y changer quoi que ce soit. La violence verbale sévissait chez nous et j’en faisais souvent les frais lorsque, à bout d’arguments, ils s’apercevaient enfin de mon existence. Dans ces moments-là, j’étais leur monnaie d’échange et je devenais le fils de l’un ou de l’autre.

J’appris ainsi que lorsqu’un adulte disait sur un ton agressif : ‘ton fils’, ce n’était pas une reconnaissance de paternité ou de maternité, mais le poids des reproches qu’ils se renvoyaient.

Souvent, dans les moments où ils ne se parlaient plus, je me transformais en messager, courant de l’un à l’autre avec la lettre ou le mot qui était destiné à ‘l’adversaire’. Cette situation dura trois ans environ jusqu’à ce que de moi-même je refuse de collaborer. J’avais alors onze ans et je trouvais mon rôle parfaitement injuste.

Je ne brillais pas par la beauté de mon physique, que je me contentais d’ignorer, je rattrapais ce handicap par mes brillantes études et mon don pour la polémique.

J’avais treize ans lorsque mes parents, de disputes en disputes, décidèrent enfin de se séparer. J’étais presque soulagé lorsqu’ils me firent part de leur décision, mais peu concerné car ma vie avec les amis avait pris, de plus en plus, la place de la vie familiale.

Pourtant, j’en souffris lorsque je compris qu’il me faudrait choisir.

J’espérais qu’ils décideraient entre eux et qu’aucun d’eux ne me demanderait de leur dire avec lequel je souhaitais vivre, car je les aimais tous les deux. Je craignais surtout qu’ils ne me demandent de changer d’école ou qu’ils ne puissent plus subvenir à mes besoins vitaux. Je l’entendais dire parfois quand nous en discutions entre copains : tel père était parti laissant la famille sans ressource, tel autre avait enlevé ses enfants… et mes nuits devenaient agitées par des rêves hideux où je courais sans jamais m’arrêter sur des routes désertes à la recherche de nourriture.

Je dus choisir car mes parents, croyant me responsabiliser, me demandèrent avec qui je voulais partir. Je choisis très concrètement de rester avec celui qui garderait la maison. C’était pour moi une sécurité et la certitude de ne pas changer de collège. Ma mère garda la maison. Ce fut elle qui, par conséquent, devint responsable de moi. J’allais régulièrement rendre visite à mon père là où il se trouvait, jusqu’au jour où je décidai de prendre mon indépendance totale et de couper toute forme de relation avec eux. Je considérais à cette époque qu’ils ne s’étaient jamais intéressés à moi et que cette relation ne nous apportait rien d’autre que de la perte de temps. J’avais la nette sensation que nous n’avions rien à faire ensemble et que j’avais dû me tromper de famille à la naissance. Je me considérais comme un révolutionnaire dans l’âme et je ne voulais pas m’encombrer de sentiments que je jugeais inutiles. »

Sur l’écran de la mémoire de Frank, les scènes défilèrent avec rapidité pour s’arrêter tout à coup sur l’une d’elles. Il devait alors être âgé d’une vingtaine d’années.

« Dans un paysage désertique, des hommes et des femmes, accompagnés d’enfants, se déplacent en longues files, ils sont habillés de haillons et tous leurs biens semblent contenus dans un carré de tissu noué que chacun porte précieusement avec soi. Frank est là, avec eux, un sac sur le dos, vêtu simplement d’une chemise et d’un pantalon de toile épaisse et de couleur sable ; il marche en tête de la petite troupe.

Un autre homme accompagne Frank, un Européen comme lui, et leur conversation évoque avec précision ce pourquoi ils sont là. Ils veulent dénoncer le déplacement inhumain de ces populations qui, peu nombreuses et pauvres, doivent quitter leurs terres pour que de riches propriétaires puissent s’y installer. Tout est prévu selon un plan précis et des correspondants les attendent à l’étape suivante, une ville moyenne où les autorités doivent les rencontrer pour notifier ces accords.

Frank est content de lui car cette démarche atténue la honte qu’il a de la civilisation occidentale, honte d’être un blanc, honte d’être de la race de ceux qui exploitent.

Habile à convaincre, il a réussi à se faire entendre dans une radio locale mais aussi dans un journal extrémiste.

Un instant, il pense à ses parents à qui il ne veut absolument pas ressembler : une mère idéaliste qui n’agit pas et un père qui travaille trop et ne pense pas… sans s’apercevoir qu’il a pris chez l’une, l’idéalisme, et chez l’autre la capacité d’agir.

Lorsqu’il arrive à la ville avec sa petite troupe, il pense déjà au succès de ses démarches qui lui ont demandé des jours et des nuits de réunions et de mises en place.

Hélas, ce ne sont pas des partisans qui l’accueillent, mais des policiers en armes qui éparpillent le groupe en haillons à coups de bâtons et l’emmènent directement en prison.

Il a été trahi et lorsqu’il lit le journal qu’on lui amène, il s’aperçoit combien ses propos ont été déformés et politisés. Rien ne s’est déroulé comme prévu !

L’insuccès le laisse dans le désarroi le plus profond. Il n’a pas peur de l’échec, mais lorsqu’il se rend compte que pour de l’argent, pour un poste meilleur, ses ‘amis’ de la veille l’ont trahi, il en reste profondément touché. La colère l’habite, une colère sourde, contre lui-même, assez stupide pour avoir cru en l’Homme.

Les autorités de ce pays d’Amérique latine ne souhaitent pas d’ennuis et le remettent, quelques jours après, dans un avion en partance pour son pays. Il est expulsé et sommé de ne plus revenir. Frank rumine et désespère sur l’humanité.

Il n’a pu revoir le groupe d’hommes et de femmes qui lui avaient fait confiance et qui l’avaient accompagné… Un informateur de ses amis ne tarde pas à lui apprendre, quelque temps après cet événement, que les hommes, femmes et enfants qui avaient été éparpillés par la police avaient tous été mitraillés en pleine rue, tandis qu’ils fuyaient, sans que qui ce soit ait le courage d’agir. Le prétexte de délit de fuite servirait à couvrir cette soi-disant ‘bavure’.

Le bilan est incroyablement lourd. Par sa propre naïveté stupide, il avait été involontairement le prétexte pour éliminer une population gênante.

Le jeune homme est anéanti. Il sait que personne ne parlera de ce qu’ils qualifieront de ‘regrettable incident’ car, dans ce coin reculé, la loi n’est pas la même pour tous.

Frank suffoque. Cela lui rappelle ce pays d’Afrique noire où, là aussi impuissant, devant l’injustice flagrante, il a dû abandonner la partie. Mais au moins personne n’était mort à cause de lui. Il avait occulté le fait que ceux qui avaient été emprisonnés à la suite de ses actions avaient été torturés longuement avant d’être relâchés…

Est-ce que la Vie se résume à combattre sans succès l’injustice ? Quel est le Dieu qui permet que l’iniquité existe ? Qui est celui qui donne le pouvoir à certains hommes d’anéantir les plus pauvres ?

Le temps a passé. Frank, très amaigri, marche sur un chemin de terre rouge, l’air perdu. Il porte un petit sac à dos et ressemble à une personne qui a beaucoup voyagé et qui ne sait où poser sa tête. La scène reprend vie et j’entends les pensées de Frank me percuter tant elles crient leur désespoir :

‘A quoi je sers ? A quoi bon… cette vie ? Je ne sais pas quoi faire de ma vie dans ce monde pourri qui n’a aucun sens !’

Frank est visiblement en Inde. J’en reconnais les paysages, les cultures de riz, les temples-montagne et leurs sculptures, ainsi que les femmes vêtues de saris de soie ou de coton aux couleurs chatoyantes. Il cherche une réponse à ses interrogations, une réponse extérieure que personne n’a encore pu lui donner.

‘Pourquoi un Dieu permet-il tout cela ? Je déteste ce monde où le puissant a toujours le dernier mot.’

Dans sa quête, Frank, qui cherche à apaiser sa culpabilité, erre d’ashram en ashram sans jamais trouver la paix. Il fume de la drogue mais ce n’est pas son truc, il n’éprouve aucun plaisir à fuir dans de nébuleuses sphères. Il veut comprendre, il veut une réponse.

Il entend certains sages lui dire de regarder plus profondément en lui car c’est précisément là qu’il découvrira la réponse. C’est justement ce que Frank ne veut pas faire, il redoute ce feu qui couve en lui et qui, lorsqu’il se réveille, le brûle tout entier et le consume.

A l’intérieur, Frank n’est que cendres.

Il marche, c’est le seul moment où une paix relative s’installe en lui. Les pensées sont moins vives durant la marche, les questionnements moins intenses, mais cela ne dure pas. Il traverse des terres et des jungles, des déserts et des montagnes, et trouve presque toujours des personnes qui l’hébergent et parfois pansent ses blessures physiques, mais son cœur reste une plaie béante qui ne cicatrise pas.

A bout de souffle et de forces, un jour, il s’arrête :

‘A quoi bon continuer…’, pense-t-il. ‘Je suis inutile et je me refuse à collaborer avec cette Terre de souffrance. Ma vie ne sert à rien !’

Dans un dernier élan, Frank décide de se poser dans une cabane de pêcheurs et de vivre parmi eux. Il les aide en contrepartie de cet hébergement sommaire et passe du temps à écrire pour enfin mettre de l’ordre dans ses pensées.

Le cahier épais aux larges lignes d’un bleu un peu passé et à la couverture de carton sur laquelle s’imprime un Ganesh coloré, se recouvre, au fil des jours, d’encre violette. Frank y raconte son désespoir, et si cette écriture agit comme une thérapie, elle reste encore insuffisante à lui offrir la paix de l’âme.

Frank aide comme il le peut ce petit peuple de pêcheurs, mais, plus il les voit lutter pour un peu de pain quotidien, plus il assiste impuissant aux pêches trop maigres pour nourrir le village et à la famine qui, bien souvent, est présente, plus sa plaie intérieure saigne. Lui-même est faible et la dysenterie a eu raison de sa santé autrefois robuste.

Un jour, les pêcheurs ne voient pas sortir Frank de la petite cabane isolée qui lui sert de gîte. Il pleut, une pluie de mousson chaude, abondante, bénéfique et momentanément dévastatrice. La cabane est vide. Comme toutes les autres habitations sommaires faites de planches et de terre, elle prend l’eau, et sur le sol de terre battue, un gros cahier recouvert d’une écriture violette attire l’attention d’un enfant.

Une femme, dehors sous la pluie, prend le cahier que l’enfant lui tend et ouvre les pages sans rien comprendre à l’écriture qui, déjà, sous l’eau de la mousson, coule en longues bandes violettes sur le papier à présent gondolé. L’histoire de Frank s’efface sans que personne ne sache ce qui s’est vraiment passé.

La mer ramènera son corps gonflé sur le rivage, sous les yeux étonnés du petit peuple qui réalise que Frank s’est noyé.

La mort n’est qu’un passage et les pêcheurs retournent à leurs occupations. Quelques-uns parmi eux sont chargés de psalmodier, tandis qu’un prêtre veillera à de sommaires funérailles. Ils n’ont pas su que Frank s’était volontairement noyé. Ils ne l’auraient d’ailleurs pas compris, eux qui luttent durement et quotidiennement pour une survie inhumaine, eux qui essaient de vivre la vie qui est la leur… » (A. Givaudan)

Frank commente :

« Je me suis noyé car je ne voyais pas d’issue à mon histoire et je n’en pouvais plus de voir la misère et la mort autour de moi sans rien pouvoir y faire.

La mer devant moi semblait être mon ultime solution. Une sorte de dissolution de mes angoisses existentielles.

Ce n’était pas un acte facile pour moi, il m’a fallu du courage pour décider de mourir. Je suis alors rentré dans l’eau, et moi, qui ne reculais devant rien, j’ai failli faire demi-tour et appeler à l’aide. Je n’ai pas un tempérament à revenir sur mes pas, alors j’ai avancé, de plus en plus loin, en fixant une ligne d’horizon que je ne voyais pas, tant la pluie tombait. L’eau était partout, dedans et dehors, sur mon corps et dans mon coeur. Lorsqu’une vague me submergea, j’eus la sensation de me débattre et puis une autre plus grande et plus forte arriva, et l’ombre m’envahit. Qu’il est difficile de lâcher prise. Je sus alors que tout était sur le point de finir quand je ne sentis plus rien, ni l’eau, ni les vagues… Je venais juste de mourir.

Vingt-cinq ans de vie venaient de se dissoudre en quelques longues minutes dans l’eau de la mer qui me laverait de toutes mes souillures.

C’est ce que j’avais espéré au plus profond de moi… tandis que de l’autre côté, dans ce monde inexploré et inexistant à mes yeux, une autre histoire commençait.

Je ne mis pas longtemps à comprendre que la vie ne cesse pas simplement parce qu’on l’a décidé ainsi. Un univers semblable à celui que je venais de quitter se présenta à moi. Je crus que les pêcheurs m’avaient sauvé et je retrouvais ma cabane et mes questionnements tels que je les avais laissés. Pourtant, quelques détails me surprenaient. La pluie de mousson ne me mouillait pas et sur mon cahier s’inscrivaient des mots que je n’avais jamais écrits.

D’une écriture élégante et équilibrée, je pouvais lire ce qui suit :

‘Moi, Frank, je vais mourir du paludisme et je suis âgé de quarante-cinq ans, mais, avant de partir, je voulais dire ceci : La Vie est unique et sacrée, elle est un cadeau qui nous aide à vivre la matière pour y insuffler l’Amour. Dans cette optique, nous choisissons des rôles, tous très différents les uns des autres, mais aucun, au grand jamais, n’est inutile. Nous croyons parfois souffrir, sans savoir que nous avons le pouvoir d’en décider autrement. La souffrance n’est pas une obligation et les ‘méchants’ contre lesquels nous combattons souvent sont autant en nous qu’à l’extérieur de nous. Pour que la paix arrive autour de nous, il faut la trouver en nous, et pour la trouver en nous, il faut accepter de rentrer au plus profond de nous, là où les ombres règnent, nos ombres, celles qui nous font croire au malheur de l’humanité.

Ce que nous croyons voir à l’extérieur de nous n’est qu’un pâle reflet de ce qui est en nous. Cessons de fuir car ce n’est que nous-mêmes que nous fuyons, et cette fuite est par essence l’illusion majeure.

J’ai compris, enfin, que le monde ne serait jamais tel que je l’avais décidé, j’ai perçu cet orgueil subtil qui m’a tant fait souffrir devant mon incapacité à apporter ce que je croyais être ‘le bonheur’ et qui n’était en définitive que ‘mon bonheur’. Je croyais le monde ‘mauvais’ simplement parce qu’il n’était pas conforme à ma vision d’un monde ‘meilleur’. Aveugle, je n’ai pas su voir la beauté dans le regard et dans le cœur de tous ceux que j’ai cru pouvoir aider mais qui étaient bien moins à ‘sauver’ que moi-même. Le Monde est beau, non pas parce qu’il nous ressemble, mais pour lui-même et parce qu’en chacun de nous le Beau existe. Je me suis attaché aux problèmes de la matière sans regarder les âmes et j’ai voulu imposer ma loi.

Aujourd’hui je sais, pour l’avoir tant de fois approché, que le Beau est toujours présent, mais souvent nous ne pouvons le percevoir car des voiles épais obscurcissent la vision de notre cœur.

Ceci est mon testament et en ce jour je suis dans la joie car j’ai trouvé la Réponse…’

Ces paroles ne signifient peut-être rien pour vous, mais pour moi elles étaient limpides. Je compris que j’avais mis fin à mes jours par désespérance, alors que quelques années me restaient à parcourir pour comprendre et guérir mon âme.

La lettre que j’aurais pu écrire si j’avais vécu mon histoire jusqu’au bout, était là comme un rappel, sous mes yeux. Je vais la graver en moi, elle sera mon ancrage lors de mon prochain retour sur Terre. »

Il précisa qu’il allait revenir en petite fille trisomique. Anne Givaudan lui ayant dit (dans son corps subtil) qu’elle ne comprenait pas pourquoi il devait vivre cette situation et qu’il y avait bien assez de problèmes sur Terre, Frank répondit ceci :

« Je dois comprendre cette maladie de l’intérieur afin d’en trouver la guérison pour les temps futurs. Il me faut aussi apprendre comment aimer et émaner de la paix autour de moi sans agir, juste par le simple fait d’exister. Ne pas croire que l’on est maître de la destinée des ‘autres’ est une étape importante dans mon évolution. Être Amour sans savoir ce que ce mot veut dire, mais simplement parce qu’on en est rempli et qu’on le respire par tous les pores de notre être, était ce que je m’étais proposé de vivre précédemment. L’orgueil m’a fait passer à côté de mon histoire. Accepter ce qui est et que chacun suive sa route sans se sentir coupable, c’est ce que j’étais venu apprendre sans succès et que je reviens à nouveau comprendre et vivre. Ce qui m’est proposé est un choix dirigé, que j’accepte volontiers. C’est une voie de service comme une autre et cette fois je n’échapperai pas à mon histoire. » (6)

 

7. Amir : l’attentat suicide

Dans son corps de lumière, Anne Givaudan perçut les contours d’une silhouette lumineuse. Elle entendit la voix de son guide du moment lui dire :

« Ce que tu vas voir et entendre maintenant appartient à un domaine à la fois politique et religieux. Tu ne pourras pas entrer directement en contact avec l’acteur de cette nouvelle histoire. Il est dans son monde et tu n’existes pas dans ce monde qui est le sien. »

A quelques mètres d’elle, elle devine la silhouette d’un homme assis sur de vastes coussins aux ocres couleur de terre et de sable mêlées de fils de soie rouges et orangés. Il ne la voit pas. Il fume un long narguilé et des tables de friandises (des gâteaux sucrés au miel et des loukoums accompagnés de dattes et de figues séchées, ainsi que des paniers de fruits frais) sont disposées autour de lui. L’ensemble tient davantage d’une tente richement meublée. La voix du guide résonna :

« Ce sont les désirs de cet homme qui créent son décor du moment. Comme pour chacun de nous et selon nos croyances, les premiers temps de l’après-vie correspondent à nos attentes… jusqu’à ce que le décor paraisse trop factice et que nous ayons envie d’aller au-delà. C’est à ce moment-là que nous rejoignons le plan qui correspond à notre âme et non plus à nos désirs terrestres. »

L’homme, plutôt petit, était enfoncé dans les vastes coussins du divan. Un large bracelet-montre ornait son poignet… Son visage au teint mat était encadré d’une barbe fine et de cheveux noirs et ondulés. Des femmes, plus belles les unes que les autres, lui apportaient des mets consistants, tandis que d’autres dansaient pour lui. Anne Givaudan pensa aussitôt aux 72 vierges promises à celui qui va dans le paradis des Musulmans et elle se demanda combien de temps un tel décor pouvait durer et si les personnages allaient eux aussi se dissoudre bientôt.

« Ce monde n’est pas celui que promet la religion de cet homme, il sort de son imaginaire, mais comme tout imaginaire, il a sa part de réalité. L’homme que tu vois est sur un plan intermédiaire où ses rêves se réalisent dès qu’il en émet la possibilité. Il ne peut cependant réaliser que ce qu’il connaît ou ce qui correspond à ce qui lui a été enseigné. C’est son ‘paradis’.

Il vient de mourir dans un attentat-suicide, persuadé que l’acte qu’il a commis ne pouvait être autrement. Il pense être un héros ou un martyr , comme d’autres l’ont pensé aussi. Il avait une ceinture d’explosifs autour de lui et savait qu’il n’y survivrait pas. Lorsqu’il est monté dans le bus qu’il prenait régulièrement depuis un an, personne n’a fait attention à lui. Il a prié et donné sa vie pour que la vie de ceux qu’il aime change et qu’ils soient considérés et respectés.

Les Chrétiens qui partaient aux croisades ou qui se sacrifiaient pour imposer leur religion à des populations indigènes et impies à leurs yeux ont fait de même autrefois.

Combien de morts et de sacrifices ont été perpétrés à cause de la religion enseignée par les hommes ? Les croyants persuadés d’avoir raison et de détenir la vérité sont des proies faciles pour les manipulateurs de quelque bord qu’ils soient.

Mets-toi un instant à la place de cet homme. Ce n’est pas une personne inculte, au contraire, il a beaucoup étudié et connaît les pays où les seuls temples qui subsistent encore sont ceux de la consommation.

Il avait trente ans et deux jeunes enfants, un travail qui lui permettait de vivre confortablement, et des parents qui n’étaient pas des religieux extrémistes. Rien ne pouvait laisser supposer en lui le poseur de bombes, le terroriste prêt à enlever les vies et à donner la sienne à une cause qu’il croit juste.

Regarde ! »

L’être de lumière étendit la main et aussitôt la pièce se transforma en la salle des mémoires. La brume se dissipa avec lenteur pour laisser place à une scène montrant une petite ville avec des ruelles de terre ocre et des maisons aux toits plats… Des personnes sur le pas des portes, souvent des hommes, qui fumaient de longs narguilés ou buvaient du thé, étaient assises sur des chaises en plastique rouges et blanches, disposées autour d’une table basse… Ils discutaient avec véhémence, parlant des « autres », ceux qui voulaient prendre leur terre, leur vie et leur dignité. Dans une maison, une femme discutait avec un enfant, lequel disait notamment que leur terre était piétinée, leur religion bafouée et qu’« on » voulait les chasser. « Nous nous battrons jusqu’à la mort », ajouta-t-il. Le guide commenta :

« Ce petit garçon, c’est Amir, la femme que tu viens de voir le garde tandis que ses parents travaillent. Ils ont tous deux une situation qui lui permettra de faire des études en Amérique plus tard. Il assiste cependant tous les jours à ces mêmes discours, qui se gravent en lui de façon indélébile. Un jour, il a entendu dire que des enfants avaient ramassé des jouets qu’un avion avait lancé et qu’ils étaient tous morts. Il a longtemps fait des cauchemars à ce sujet par la suite.

Plus tard, il a appris que des avions lançaient volontairement des jouets piégés, et une profonde colère, très semblable à la haine, s’est glissée en lui.

Un jour, c’est cette partie de mémoire oubliée qui se réveillera et lui donnera l’impulsion pour agir. »

Une autre scène, plus récente, montra Amir qui avait grandi. Il était père de deux enfants, un garçon (de 3 ans) et une fille (de 5 ans). Son épouse a aussi fait des études.

« L’homme, parfois accompagné de sa famille, fait de fréquents allers-retours entre son pays d’origine et le pays où il vit maintenant. Il est convivial et attentif au bien-être de chacun, mais depuis peu quelque chose en lui a changé. Dans le monde, l’actualité se révèle chaque jour plus désespérante, et comme un lien de cause à effet, à son travail, la communication devient plus difficile avec ses collègues. Il est toujours aussi apprécié pour ses compétences, mais il ressent un malaise et croit, peut-être avec raison, que les ‘autres’ lui en veulent d’être de la race et de la religion des ‘perturbateurs’ actuels. » (A. Givaudan)

Personne n’en parlait ouvertement, pourtant. Amir se sentait de plus en plus rejeté, sans se rendre compte que c’était sa vieille blessure d’enfant qui refaisait surface.

Il captait des informations sur une radio de son pays d’origine, et celles-ci réveillèrent en lui la mémoire de l’abusé, de la victime, du bafoué. Il était de moins en moins présent au travail ou dans sa famille.

« Depuis quelques mois, le soir, il se rend de plus en plus à des réunions secrètes où il rencontre des hommes qui, comme lui, sont révoltés de ce qui se passe pour leur peuple et leur terre. Maintenant, quand il retourne dans son pays, d’autres hommes, correspondants des premiers, l’accueillent, tandis que, de part et d’autre, les membres de sa famille s’interrogent et s’inquiètent. Amir a changé, il est de plus en plus sombre et silencieux, et parfois très irascible. Même ses enfants ne parviennent pas à le sortir du monde dans lequel il semble s’enfermer chaque jour un peu plus.

Amir admire en secret ces hommes qu’il rencontre de plus en plus souvent et auxquels il aimerait ressembler. Sa vraie famille est là, pense-t-il, convaincu que personne, à part eux, ne peut le comprendre.

Ces hommes ne veulent pas le bonheur pour eux-mêmes. Certains, comme Amir, pourraient fort bien se contenter de ce que la vie leur offre, sans avoir à se plaindre. C’est autre chose qui les motive et les pousse à agir. Ils se sentent comme des animaux traqués et acculés dans leurs derniers retranchements. Ils regardent les leurs, écrasés, piétinés, et n’en peuvent plus de voir que personne sur le plan international ne réagit à l’injustice qui règne et qui touche au fondement même de leur vie.

Amir aime leur enthousiasme et cette foi qui les habite, sans se rendre compte que plus il rencontre les habiles orateurs du groupe et plus sa détermination augmente…

Ils sont tous motivés par le courage de dénouer une situation qui leur paraît insupportable.

Que d’autres perdent la vie n’est pas un problème pour eux. L’enjeu est trop important pour s’arrêter à quelques morts. La plupart ont déjà perdu tant de personnes aimées que la mort n’a plus d’importance et que la haine les habite.

Ils auront le ciel en récompense et les grâces du Prophète. Ils se comparent aux valeureux guerriers qui partent à la guerre pour délivrer leur pays. Ils sont prêts à donner leur vie pour une cause, comme l’on donne sa vie pour ceux que l’on aime.

Ce matin-là, Amir s’était préparé, comme d’habitude, pour sortir. Il avait cependant mis plus de soin à sa toilette et, après une dernier coup d’oeil dans la glace, il se trouva beau. Il aimait cette image de lui en samouraï des temps modernes… Sur le pas de la porte, il avait simplement serré un peu fort, un peu plus longuement, ses enfants dans les bras.

Un instant, il entrevit le regard de son fils dans lequel il crut percevoir une émouvante interrogation :

‘Qu’allons-nous faire sans toi, papa ?’

Il repoussa ce qu’il prit pour un mirage et posa l’enfant.

Il avait un rendez-vous qu’il ne pouvait manquer et personne ne l’en détournerait. Il ignorait que, pendant ce même moment, dans d’autres parties de la ville, d’autres êtres, qui n’avaient aucune existence pour lui, se rendaient au même rendez-vous, mus par les fils invisibles de la destinée, conduits par le ‘non-hasard’ qui fait les synchronicités.

Sarah, ce jour-là, attendait ses enfants. Elle devait se rendre en ville pour les derniers achats utiles à la préparation de son plat préféré : curieusement et contrairement à l’habitude, sa voiture ne voulut pas démarrer. C’était un vieux modèle, certes, mais qui lui rendait toujours d’inestimables services. Elle décida sans déplaisir de prendre l’autobus, son panier à la main. La ligne était directe et elle rencontrerait certainement des connaissances avec qui parler. Elle était tellement heureuse de revoir son fils, la femme de celui-ci et ses deux petits-enfants, qu’elle avait envie de partager ce bonheur.

Mohammed, quant à lui, avait ce matin-là décidé d’emmener les trois enfants en promenade. Il n’avait qu’un travail irrégulier et ce mercredi, personne ne l’avait appelé. Sa femme, enceinte d’un quatrième enfant, était fatiguée, et il avait pensé emmener les enfants dans la petite ville par l’autobus.

David, un jeune collégien de quinze ans, avait donné rendez-vous à Samia dans le bus. Il avait prévu de l’emmener au cinéma, mais en fait peu lui importait le lieu, l’essentiel était d’être avec elle, de plonger son regard dans le sien et de sentir sa tête sur son épaule. Il était très amoureux. Leurs religions différentes n’effrayaient que leurs parents, aussi essayaient-ils de se voir le plus souvent à l’extérieur.

Macha était enceinte et devait faire une nouvelle échographie. Elle avait rendez-vous ce matin-là et avait décidé de prendre l’autobus afin d’éviter l’énervement de chercher une place pour la voiture en centre-ville. Elle était tellement heureuse d’attendre cet enfant. C’était son premier et tout le monde était attentif à son bien-être. C’était la première fois qu’elle se sentait aussi importante.

Lorsqu’Amir monta dans l’autobus bondé, la haine au coeur, il lui sembla que le temps venait de s’arrêter, immobilisé dans un espace-temps qui lui parut durer plus qu’il ne l’aurait voulu. Dans cet ‘arrêt sur image’, il vit la femme enceinte qu’il avait un peu bousculée, figée dans un sourire qu’elle lui adressait. Un peu plus à l’arrière, un couple tout jeune se fixait avec un regard tendre et amoureux. Il eut aussi le temps de voir ce père et ses trois enfants, le plus petit blotti, endormi et confiant sur ses genoux. A côté de lui, une ménagère, et ses paniers prêts à être remplis de victuailles, racontait en riant ses dernières aventures à sa voisine attentive. Dans cette scène figée où plus personne ne bougeait, il reconnut tout à coup l’Amour et la Vie. Il n’y avait plus que ça, Amir ne voyait plus que cela. Les personnages et le décor s’animèrent à nouveau et Amir sut à cet instant qu’il était trop tard. Il ne maîtrisait plus rien.

Ils avaient tous, ce jour-là, pris rendez-vous avec la mort.

Lorsque l’explosion eut lieu, les sirènes des ambulances et de la police lancèrent leurs plaintes annonciatrices de mort, tandis que des cris et des pleurs s’élevaient de la foule maintenant agglutinée autour d’un spectacle effrayant. Des corps déchiquetés baignaient dans le sang, au milieu de débris de fer tordus et acérés. Des gémissements laissaient penser à de possibles survivants et tandis que les secours s’activaient, une femme cherchait sans entendre et sans voir ce qui se passait autour d’elle. Son hurlement glaça la foule un instant… Elle venait juste de découvrir son mari et le plus petit de ses fils, ou du moins ce qui en restait. Elle resta là à genoux, insensible à ce qui pouvait se passer autour d’elle, comme en prière. Lorsque les hommes de l’ambulance voulurent l’emmener, elle se laissa faire sans résistance ; la vie n’avait plus de sens pour elle, et peu importe ce qui pouvait lui arriver. D’autres cris, d’autres pleurs se succédèrent, déchirant la foule, tandis qu’un peu plus haut des âmes épouvantées et sous le choc regardaient, spectatrices impuissantes, leurs corps déchiquetés par l’explosion.

Elles assistaient sans comprendre à l’affolement généré par l’attentat… et peu à peu elles comprirent que c’était d’elles, ou du moins de ce qui restait de leurs corps, qu’il s’agissait. Elles surent que leur parcours terrestre venait de prendre fin ici même, et les moins démunies d’entre elles cherchèrent à rassurer les autres.

Elles ne savaient comment aider ceux qui, un peu plus bas, criaient leur douleur… Elles ne voulaient pas les quitter, cependant une lumière douce et apaisante les enveloppa peu à peu, tandis que le spectacle horrifiant disparut à leurs yeux.

C’est alors que chacune d’elles prit son envol pour affronter son histoire personnelle, celle que personne ne peut écrire pour nous, tandis qu’Amir espérait de toutes ses forces accéder au paradis promis aux âmes valeureuses. » (A. Givaudan)

Le guide sans visage se mit à déclarer :

« Moi aussi, je croyais cela ! Je croyais que mon acte allait changer un monde que je n’aimais pas et que j’en serais le héros. »

La silhouette lumineuse, telle une flamme, ondula, se tordit et se transforma jusqu’à former le corps fin et svelte d’un moine bouddhiste en robe safran. Dans son corps de lumière, Anne Givaudan fut violemment projetée sur la place d’une ville asiatique.

« La lumière et la chaleur moite d’un été tropical m’oppressaient sans que je puisse en deviner la cause. Comme guidée par un sens plus subtil, je savais simplement que d’ici peu, les travailleurs allaient quitter leurs bureaux et leurs usines pour traverser cette place.

La foule se pressait maintenant, silencieuse, autour de quelque chose ou de quelqu’un que je ne voyais pas encore, mais qu’intuitivement je redoutais de percevoir. Je m’approchai comme mue par une poigne invisible qui m’entraînait toujours plus loin.

Ce que je vois alors me fige là instantanément :

Au milieu de la place, sous le regard de la foule muette, un moine s’arrose d’essence et y met le feu, tandis que son corps s’embrase sans qu’il ait prononcé le moindre mot, esquissé le plus petit geste, ni émis la plus infime plainte. Le corps se tord et se consume dans les flammes devant des spectateurs qui, toujours plus nombreux, se pressent, effarés et stupéfaits par un tel spectacle.

J’ai la sensation terrible que le temps ne s’arrêtera jamais, tandis que le corps noirci s’affaisse enfin et que la scène s’efface. » (A. Givaudan)

Le guide apporta ces précisions :

« En moi aussi, la révolte grondait. On assassinait mon peuple, on bafouait nos croyances, et personne sur le plan international ne bougeait.

Je crus que j’étais un héros et que je pourrais donner l’exemple ou faire bouger ceux qui nous gouvernent, sans penser un instant que cette volonté de modifier les événements au prix d’un crime n’était que le jeu de mon ego.

Mes enseignants m’avaient appris que le corps n’était qu’illusion et je n’avais retenu que cela. J’étais prêt à sacrifier cette ‘illusion’ pour que d’autres s’éveillent. C’était mon cadeau au monde et aux humains. Un cadeau pour la paix, pour que nous puissions pratiquer notre religion sans être torturés ou emprisonnés pour cela.

En fait, je venais de commettre un crime et de détruire le véhicule qui m’avait été prêté pour que j’accède à la paix intérieure.

Les enseignements qui avaient bercé ma vie de moinillon puis de moine, le disaient et je ne pouvais les ignorer.

Je pensais simplement que j’offrais ce que j’avais de mieux pour une cause que je croyais juste, sans me rendre compte que j’avais fait de mon corps un instrument de marchandage, une vulgaire monnaie d’échange.

Ce non-respect de ma vie, je ne m’en rendis compte que bien plus tard, sur les plans de mon âme, en même temps que je compris que j’avais fait le jeu de ceux qui entretenaient la dualité et la violence sur Terre.

Après avoir traversé les mondes infernaux liés à mes croyances, je pus voir que rien n’avait changé par mon acte ; bien au contraire, après ma mort, la violence régna avec plus de force encore.

Les journaux ont parlé de moi et de mon acte. Il y a eu davantage d’émeutes et de mouvements d’indignation, mais ce n’était pas cela que je cherchais. Quant au reste, je ne l’aurais pas obtenu car il y avait trop d’intérêts en jeu.

Je vis alors que dans d’autres vies, dans d’autres temps, j’avais, sous d’autres formes, parcouru des itinéraires semblables. J’avais été un valeureux et respecté samouraï, et là encore je m’étais, selon nos coutumes, donné la mort pour échapper à la honte de l’asservissement et de l’échec d’un ordre que je défendais avec passion.

Après ma mort par le feu, je commençai seulement à comprendre que se donner la mort n’était pas la solution pour résoudre quoi que ce soit, et à accepter que mon orgueil avait eu une active participation dans ces morts programmées.

Il y a toujours eu des guerres et des massacres pour une cause ou une autre, mais, fondamentalement, rien n’a changé. La balle est dans un camp puis dans l’autre. Nous sommes tour à tour les gagnants ou les perdants, mais de quoi au juste ?

La paix, l’égalité, le respect et l’amour, auxquels nous aspirons tous, sont bien loin de toutes les considérations de ceux qui appuient sur le détonateur de nos idéaux et de nos préoccupations. »

Lorsque, dit-il, son âme et son esprit se sont ouverts, il a accepté de s’incarner encore une fois. Cette fois-là, il est mort dans un incendie qu’il n’avait pas provoqué, mais il avait le cœur pur et il savait que sa mission, cette fois-là, était simplement d’être sur Terre, ni plus ni moins, Être présent, c’est ce qu’il avait enfin pu accomplir après tant de vies. Il ajouta :

« Amir mettra du temps à comprendre ce qui fut pour lui un acte d’héroïsme. Non pas parce que son intellect ne le lui permet pas, mais parce qu’il est nourri et soumis à un puissant égrégore fait de tous les désirs de vengeance des cœurs qui ont vécu le mépris.

Puis, comme moi, un jour, il saura que victimes et sauveurs sont des proies faciles et manipulables, et que ce n’est pas à la surface de la Terre qu’il faut les détruire, mais en nous, le seul lieu dont nous sommes les maîtres. »

Amir va-t-il regretter son acte et doit-il en souffrir ?

« Amir va passer un temps à croire à l’utilité de son geste sans en ressentir les conséquences, mais cela ne peut durer car il est un moment où l’âme s’éveille à d’autres réalités. Un moment de grâce où chacun fait le point et devient ‘l’autre’. Un moment d’Unité où l’autre, celui que l’on a haï, devient une partie de nous. C’est à ce moment-là que tout bascule.

Enfer, Paradis, sont des mots humains pour faire toucher une réalité illusoire. L’humain est le premier créateur de ses propres souffrances et de son enfer personnel.

Au-delà, ou en dedans si tu préfères, il n’y a pas de jugement. Il y a simplement un être qui, face à lui-même, fait le tour de son histoire et comprend, ressent, torturé ou non par ce qu’il croit avoir fait, jusqu’à ce que son cœur soit lavé de toute trace de haine envers lui, envers l’autre, et que l’Amour en soit le seul habitant. »

Après le contact, Anne Givaudan a cherché à savoir qui pouvait bien être ce moine, et elle a trouvé sur Internet ce texte qui pourrait le concerner :

Pour protester contre le régime dictatorial pro-américain du président vietnamien Ngô Dinh Diêm, un bonze bouddhiste se suicide par le feu à Saïgon (Vietnam du sud). D’autres immolations publiques suivront et les mouvements d’opposition seront sévèrement réprimés par le pouvoir. En novembre, un coup d’Etat renversera le gouvernement de Ngô Dinh Diêm qui sera fusillé. En 1964, les Etats-Unis décideront d’envoyer des troupes au Vietnam afin de s’opposer à l’avancée du communisme. » (7)

 

Une nuit, Anne Givaudan rencontra, dans son corps de lumière, un groupe d’êtres inconnus, accompagnés de ceux qu’elle connaissait déjà. Ils l’attendaient dans un lieu immaculé. L’un des êtres lui demanda de passer ce message :

« Beaucoup d’entre les ‘vivants’ se demandent comment nous venir en aide. Dis-leur que :

Quelles que soient les façons dont nous avons arrêté notre vie physique, il est essentiel que ceux qui restent ne se sentent pas coupables de notre mort. Aucun être, quel qu’il soit, n’a assez de puissance pour nous faire agir contrairement à ce que nous aurions voulu.

Par notre suicide, nous n’avons pas franchi une des étapes que nous nous étions proposées de traverser lorsque nous avons établi notre contrat d’incarnation. Penser que ce sont des événements ou des personnes extérieurs à nous qui ont contribué à notre chute n’a cependant aucun sens, même si nous y avons cru nous-mêmes autrefois.

La culpabilité de ceux qui nous entourent peut satisfaire momentanément notre personnalité provisoire, mais cela ne dure guère et très vite nous souffrons de la souffrance que nous occasionnons.

Nous demandons à ceux qui ont de l’amour pour nous de ne pas souffrir à notre place, car cette souffrance nous alourdit et assombrit tout ce qui nous entoure. Toutes vos pensées nous parviennent avec beaucoup de force car nous sommes encore très proches de la matière de la Terre.

Priez, méditez pour nous, cela nous aide, car les ondes lumineuses que vous nous envoyez de cette façon dissolvent peu à peu les voiles sombres qui nous recouvrent et nous empêchent de voir la Lumière. Ne faites cependant pas de vos méditations et de vos prières, un devoir, une obligation ou une punition, car la lumière qui nous parviendrait s’en verrait entachée et diminuée.

Nous nous sentons terriblement impuissants à gérer ce que nous avons provoqué en vous et nous n’avons pas un recul suffisant pour nous rendre compte que cela vous appartient aussi.

Si je peux en parler ainsi aujourd’hui, c’est parce que mes amis ici rassemblés et moi, nous avons cheminé et sommes, pour la plupart, prêts à revenir sur Terre avec un nouveau contrat.

Ne retenez pas de nous l’acte que nous avons commis, mais retrouvez les meilleurs moments que nous avons passés ensemble.

Lorsque vous pensez à nous, vous qui restez sur Terre, remémorez-vous les instants de joie ou de tendresse que nous avons pu vivre ensemble. Voyez la beauté qui fut nôtre, celle que nous n’arrivions plus à percevoir nous-mêmes…

Parlez-nous comme on parle à une personne que l’on aime, non pour regretter notre départ ou votre difficulté présente, mais pour honorer le chemin que nous avons parcouru en votre compagnie.

Ne gardez pas nos traces comme des reliques, ne recréez pas des sanctuaires qui nous figent dans un passé douloureux. Aidez-nous à rendre notre parcours moins douloureux, non pas par vos actes, mais par l’acceptation et la sérénité que vous saurez faire croître en vos cœurs.

Acceptez-nous intégralement comme nous avons été, avec nos forces et nos faiblesses. Immanquablement arrivera le jour de la réparation sur Terre, et ce jour-là nous serons portés par votre capacité à transmuter la peine que nous vous avons occasionnée. »

L’être qui parlait était un homme d’une trentaine d’années aux cheveux sombres et au teint clair. Il souriait. Il était passé par les épreuves du suicide et il faisait partie des enseignants qui aident les suicidés avant leur nouvelle incarnation. (8)

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